Le droit d’être triste

Tellement bercée par mes élans de positivités, j’ai lutté pour garder le masque du sourire tout au long de mes mois de maladie, traitements et temps suivants. Jusqu’à maintenant. Paradoxal, n’est ce pas ? Difficile de comprendre, maintenant que tout va mieux, que tout doit filer droit et que l’heure soit à la reprise de la vie d’avant, que je flanche. Que je chiale, que je me sente seule, alors qu’objectivement ce n’est pas le cas, que mon humeur fasse des loopings, que je m’enterre dans la fatigue, que je me sente mal dans mon corps, je ne trouve ma place nulle part, que je cherche du sens dans tout, que je suis insatisfaite, que je me sente loin de mes utopies, ce qui est con, je le sais, parce que ma vie est chouette, les projets actuels sont chouettes mais cet état nuageux reste.

Je suis infirmière en psy, je le rappelle. Donc quand je prends du recul sur moi-même, bien sûr que j’entrevois quelques traits que je reconnais bien. Et que je me refuse de nommer.

La voie de l’acceptation.

Quel long chemin, quel long chemin, putain.

Du coup, je m’interroge sur ce que je n’arrive pas à accepter.

Ce corps sur lequel je ne peux plus compter ?
Qui me désespère avec ces cicatrices, cheveux trop courts, cernes, teint vite blafard, tendinites à répétition, refus d’écarts plaisir ou alcoolisations ?
Cette vie si imprévisible qui m’a déstabilisé ?
Cet état d’urgence de rêves à réaliser, maintenant que je me suis prise en pleine face la possibilité en une fraction de seconde de tout voir basculer ?
D’avoir eu peur ?
De ne pas être une Toute Puissante ?

Je sais que ce n’est pas réjouissant de lire tout ça, vous n’êtes d’ailleurs pas obligés d’aller au bout, que c’est assez loin de l’image que je dégage et m’efforce de montrer. Mais je me dis que ça peut servir à d’autres en fait, que ce soit rassurant de savoir qu’on est pas seuls dans cette situation. Un peu déprimée après coup, déboussolée aussi.

La vie après le cancer. Gros challenge qui se profile.

Si vous avez des idées, je prends. Si vous êtes concernés, je prends aussi. Et vous envois tout mon amour.

Aurélie.

Silence, ça (re)pousse.

Et vous prendre un peu la tête (mahah). Au rythme d’une valse à trois temps.

Première partie.

Emmanuelle Colin, source Pinterest

Ceux que j’ai contacté reconnaîtront le sujet, je les remercie d’avance pour leur indulgence et leur réassurance face à mes remues-méninges perpetuels.

Mes cheveux repoussent. Pour être tout à fait honnête, ça fait déjà quelque temps que je n’ai plus le crâne approximatif. Néanmoins en terme de repousse, on reste sur quelque chose d’assez aléatoire. Brouillon, inabouti, tel le dessin d’un enfant de 4 ans et demi. Après l’épisode poivre-et-sel et la phanère crépue, je vis actuellement une sorte de désordre capillaire : frisé et épais dessus, souple sur les côtés, le tout dans deux teintes plus sombres que mes cheveux d’avant. Ah, le cheveu d’avant… Tout le problème est là. Oui toi, l’idéal, que j’avais tant aimé détester pourtant.

Ce qui me frise sur le sommet actuellement me pose une question bien plus profonde je crois : du « que veux-tu faire de ta tignasse » qui devient « quelle image post-merdier choisis-tu de renvoyer désormais ? » Oui parce qu’on rigole, on rigole, mais ces petits centimètres, si futiles, si anodins, si trois-fois-rien, je le répète sont vraiment des marqueurs de notre identité. Que le dredeux ou le rouquin me jette la première pierre si je me trompe ! Les autres les voient vite, ils participent à nous définir, renvoient forcément une notion, une idée, une histoire ou une appartenance. Alors bien sûr, notre personnalité ne se résume pas à ces centimètres là, mais en attendant, la fille aux cheveux courts que je suis devenue ne sait plus, si elle veut les voir repousser ou les garder comme ça. Les colorer ou attendre. Les transformer ou les assumer. Elle pèse le pour et le contre à aller chez le coiffeur à chaque fois qu’elle croise le reflet de la dame dans le miroir (oui je ne me suis toujours pas habituée).

J’épluche internet, pinterest, youtube et les vidéos de « journal de pousse », je bade mes mèches d’océan, j’essaye des foulards, bonnets, pinces, noeuds, tanne mon homme pour qu’il me mette du gel dans les cheveux. Je rêve de les raser un jour, de mettre des extensions le lendemain, en traditionnelle girouette, je les veux blonds, acajous puis bruns. Avec des boucles d’oreilles, je suis la mère à Manu, en débardeur, je me sens transgenre, et en tenue de sport, on me questionne sur mon orientation sexuelle. Quel monde de cases, enkysté dans ses clichés… Je fais des stats de ce que me disent les autres, je me pose la question 20 fois par jour. Je les tripote, les soulève, la raplaplatisent mais jamais ne les laisse tranquille.

Finalement, c’est assez symbolique de l’après-cancer cette histoire de cheveux. Qui je suis, je ne le sais plus. C’est comme s’il s’agissait de choisir d’être devenue un peu une autre personne, transformée par le combo maladie-combat ou vouloir absolument redevenir celle d’avant pour oublier, faire oublier et passer à autre chose. On peut aussi se dire que ça va repousser sans effacer… ?

Ce qu’en disent ces adorables autres, n’est qu’un avis, je le sais bien. C’est au fond de soi que cela se joue et pour le moment c’est tout flou.

 

Deuxième partie.

Une après-midi. Une terrasse. Du soleil. Et l’émission en podcast d’Ali Rebeihi. Grand Bien vous fasse. Un thème : « quand nos coiffures racontent ce que nous sommes ».

Là. Pas plus. Ou comment légitimer ma réflexion. Je choisis donc de vous transcrire quelques moments choisis parce que ça m’a fait du bien, Grand Bien, je dirais même, cette discussion. Je passe et repasse donc ce sujet au peigne fin (mahah bis).

Le temps d’un tour chez le libraire pour toucher du doigt Un etnologue chez le coiffeur de Michel Massu et Afro de Rokhaya Diallo. Et de découvrir le film, Le mari de la coiffeuse avec Jean Rochefort.

Je découvre ainsi à quel point la coiffure est un vrai sujet, un symbole de qui nous sommes, de notre place culturelle et sociétale, bien sûr c’est différent, que l’on soit afro, latino ou de la haute, j’apprends comme elle permet de classer les gens, distinguer des appartenances, qu’elle est sujet de conflit, un choix politique même parfois, une manière de revendiquer une conviction ou de transmettre un message. Le cheveu long lui, est associé à la séduction, la féminité, la fécondité. Je le remarque aussi comme ce cheveu court semble passer un message de « volonté de ne pas être approchée », comme le dit Rokhaya Diallo. Moi aussi, je trouve que le regard des hommes flatte moins mon ego. Quelle importance me dira t-on ? Tant que tu plais au tien, le reste n’est rien. Ce n’est pas faux, mais cet ego si carencé par les chimios ne serait pas contre quelques secondes mégalo.

Enfin, sur internet, un article de l’Express où je lis également ce passage retranscris de la Bible, accrochez vous, c’est fantastique :

Dans le chapitre 11 de la Première Épitre aux Corinthiens, un livre du Nouveau Testament, l’apôtre Paul écrivait: « Toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef; car c’est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu’elle se fasse tondre! Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile. L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme […] C’est pourquoi la femme doit avoir sur la tête une marque de l’autorité dont elle dépend. » 

Chouette non ?

« Honteux »… Le terme est fort. Mais on comprend mieux comme la tonte fût une manière de rendre honteuses certaines femmes pendant la Seconde Guerre Mondiale ou les prostituées d’autres époques. Si le crâne de la femme apparent est synonyme de honte dans notre culture marquée par l’apport chrétien, peut-être est-ce inconsciemment juste à cause de cela qu’il est difficile pour les femmes de vivre avec le cancer aujourd’hui ?

 

Source Pinterest

 

Troisième partie.

Donc, ça ma piqué et je suis allée « me faire une tête » chez ma douce coiffeuse. Celle qui devient psychologue le temps de quelques coups de ciseaux. Celle qui a su avoir les mots, celle qui a suivi mon parcours, une femme ou plutôt deux qui sans trop le savoir m’ont vraiment soutenu. Oui, elles furent thérapeutes, m’ont permis de marquer cet évènement important de ma vie, de m’accoutumer et au fil des passages chez elles, m’ont aider à mieux apprivoiser ce moi d’aujourd’hui.

Alors du coup ?

Alors qu’est ce que j’ai fait ?

Alors j’ai choisi d’emmerder la honte et j’ai rasé.

Aurélie.

 

Birthday

 

C’était il y a un an.
Il y a un an, je franchissais les portes (du pénitencieeeeer) du bloc pour le PAC et depuis, comme sur un radeau, la vie m’a un peu brinquebalée.
J’aurais appris, encore un peu plus, à tenir bon.
A garder le sourire en pataugeant dans les emmerdes.
A relativiser.
Parce qu’objectivement, c’était chiant mais pas si pire (la Haute Savoie si tu m’écoutes).
J’ai la chance de pouvoir me dire, un an après que c’est fini.

Un an au ralenti, un an en accéléré.

Un an à apprendre…

A découvrir la vie, quand on sort du mouvement métro-boulot-dodo, à réaliser comme l’on est pas indispensable dans cette société alors comme il est indispensable de savoir se tourner vers soi, à ne pas vouloir réussir dans LA vie mais bien dans SA vie.
A changer d’angle de vue.
A tester des trucs anodins, ridicules et trouver ça important.
A rendre le petit plus grand.

A ne pas aimer, à s’en donner le droit.
A râler parfois.
A ne pas être le patient parfait.
A savoir qu’on ne sera plus jamais le même soignant.
A s’autoriser à chialer dans les bras de quelqu’un.
A parler aussi de ce qu’il y a au fond, tout au fond.
A gagner en authenticité.

A cuisiner un peu mieux, à découvrir des goûts nouveaux, à tester la nausée et des litres de cafés.
A colorier des trucs sans autre sens que de remplir les journées vides, à dessiner, à écrire sur un cahier, à l’encre ou au clavier.
A commencer mes journées avec des postures de yoga et les finir en Savasana.
A ressortir l’appareil photo.
A courir, encore courir, à nager, à pédaler.
A ouvrir du courrier le coeur d’avance tout léger.
A lire des articles flippants de numérologie.
A errer dans le même parc tous les jours, avec un freesbee et une douce Naïa comme compagnie.
A découvrir des podcasts inspirants.
A lire de nouveaux magazines, de nouveaux auteurs, des blogs, des BD vers lesquelles je ne me serais pas tournée.
A être seule, à me suffire certains jours, à le dégueuler d’autres.
A retrouver les Autres, chers vous Autres et les aimer encore plus.

A partager avec vous mon auto-psychanalyse boiteuse.

A faire l’enfant avec des crayons.
A faire l’ado les jours de pluie.
A faire l’adulte avec des projets.
A faire la petite vieille à la tombée de la nuit.

Un an… Quel vertige, quel trois fois rien pour tout ça.
Quel prodigieux coup de pied au cul.
Quel appel à la légèreté et au plaisir.
Quel appel à la danse, au cri, au silence, à la vie…

Aurélie.