La tasse.

 

Joanne Ho – Celebrate the Joy of Swimming

 

Un parallèle de cet instant sur la plage.

Après avoir été bercée par les allers et venues des vagues, de longues minutes passées en étoile, flottante, à digérer, à regarder le ciel et écouter, les oreilles immergées, le fond marin et la vie d’au loin en sourdine. Après cette attente réconfortante, un peu absente du monde, quelques temps. Après la longue nage dans l’océan.

La tête reprend vie, réveille le corps engourdi, il est temps de sortir, de rejoindre la terre, les autres, cette place qui attend, le mouvement.

Seulement c’est l’océan, et pour poser un pied sur la plage, il faut d’abord passer le mur des remous. C’est un pari, choisir la bonne accalmie, le juste entre-deux, une danse entre les éléments, prendre le bon élan.

Et il m’a fallu plusieurs reprises.

Fidèle à moi-même, j’ai couru d’abord pour misérablement m’affaler quelques mètres plus loin dans le premier rouleau, dans la machine à laver, j’ai avalé de travers, fait machine arrière, un peu sonnée, « les jambes en godillon », repliée dans mes quartiers. De la même manière, une deuxième fois, et puis d’autres, j’ai recommencé. En vitesse, comme si de rien n’était, comme si le corps était tout frais, en trottinant dans la baïne encore, sans regarder en arrière non plus, rien je vous dis, rien, c’est tout bon, il n’y a rien eu. Le résultat fût le même. Echec et tasse, retour aux pénates.

Finalement rester en surface en terrain hostile était plus simple, je savais nager, j’apprenais depuis toute petite alors je me sentais mieux armée. Mais là je fatigue, je m’épuise, je ne sais pas, je ne sais plus.

On m’avait dit que l’après n’était pas simple mais ainsi, je n’aurais pas cru. Le gros de l’effort, étant passé, la suite me semblait formalité.

Les copains de plage se sont levés, ont rangé momentanément les mots croisés, arrêté les ballons de volley, ils me regardent, m’encouragent mais ne peuvent m’aider. Je les rassure d’un petit coucou et d’un grand sourire, c’est bon, tout va bien, j’arrive,  je maîtrise, on va pas appeler David Hasselhoff quand même, vous en faites pas, j’ai pas besoin, je vais y arriver ! On s’amuse de mes roulades, je ris moi-même de mes infructueuses tentatives, du Stérimar dans les narines, du sable dans les dents, j’arrive, j’arrive, un petit moment…

Je mentalise des techniques mais bien sûr, je veux aller trop vite. Chaque coup de fatigue amène ses doutes. Vais-je y arriver ? Ne suis-je pas déjà trop fatiguée ? Je pourrais la demander bien sûr, cette main tendue, cette perche de secouriste mais je veux faire seule, vous comprenez ?

Sur la plage, ils sont moins nombreux à m’attendre déjà, je le vois bien, je ne leur en veux pas, ils continuent leur vie, je comprends bien. Mais ceux qui restent valent tout l’or de mon monde, alors je m’accroche, je me relève, je ne lâche pas, je retente, j’arrive, promis, ne vous en faites pas, je vous dois bien ça.

J’émerge aujourd’hui, je crois. Je tousse encore, mais je crois que c’est bon, j’attends de reprendre complètement mes esprits, debout, les mains en équerre, les yeux au sol, les pieds s’enfonçant dans les sables mouvants, encore un peu en équilibre. Je lève la tête, on me sourit, on dit que c’est la bonne cette fois-ci ?

Le mythe de la convention AERAS.

Ou quand Bricolo et Bricolette font des projets. Ou encore l’art de choisir le bon moment.

Petite histoire du soir.

Nos vies sont des montagnes russes.

Il était une fois un 10 février quand nous signions une promesse de vente d’un terrain avec une jolie idée : construire nous même une grosse cabane au milieu des collines pour pouvoir y entasser à notre guise chiens, chats, poules, tomates, courges et moutons. Le cœur léger des jeunes premiers, il ne nous restait que les banques à visiter, une partie presque d’avance gagnée. Sur le papier, tout était joli-joli. Le notaire était tout sourire et le banquier nous avait tapé dans la main lors de la simulation, alors bon, comme sur des roulettes, qu’on s’était dit. Mignons-mignons que nous étions.

Et puis le 15 février, le diagnostic est tombé. Parenthèse d’anecdotes, il faut dire que nous étions en pleine semaine de la schkoumoune avec Bricolo. Entre la coupure de notre ligne téléphonique (donc de l’accès internet bien sûr) (qui dura des semaines entières), nos toilettes bouchées, les ergots canins arrachés et le suicide gallinacé (RIP Lucette, si tu nous écoutes), l’annonce du lymphome n’était qu’une apogée.

La fleur au fusil encore bien là mais déjà un peu flétrie, nous commencions donc le tour des banquiers, qui d’emblée ont aimé notre budget maitrisé, notre projet pas démesuré, nos rêves minimalistes (non pas de piscine, non non pas de suite parentale, non non pas de grandes baies vitrées, non non pas de chambre avec lit à baldaquins ou autres galerie des glaces).

Et puis, le questionnaire de santé.

Et puis, le questionnaire de santé…

Je laisse ses mots volontairement résonner tant ce bout de papier a failli tout péricliter.

Autant vous dire que l’écart de la norme est très mal supportée par nos amis les financiers. Certains nous ont expliqué qu’une simple variation de poids avait justifié des mois d’attentes et de questionnaires complémentaires, alors moi et mon Hodgkin, on ouvrait la porte à toutes les fenêtres.

Tendre banquier quand je lui ai dit, « euuh, on vient de me diagnostiquer une maladie de Hodgkin… » qui me répondit « aaah bah c’est pas grave, c’est pas comme si c’était un cancer ! »

Oui, alors, justement…

Justement, j’ai un cancer mais ce n’est pas si grave, comme je suis en bonne santé, en quelques mois ce sera plié et je retournerai travailler. En plus, j’ai une chance dingue, je suis fonctionnaire donc je vais continuer d’être payée, sur mon compte, mon arrêt, vous ne le verrez presque pas passer. Sauf qu’il était déjà trop tard, les cases étaient cochées, le disque déjà rayé.

Avoir l’ambition de faire des projets quand on a un cancer c’est chercher désespérément une assurance pour un prêt immobilier, scanner des papiers, expliquer cinquante fois son problème sur messageries vocales, découvrir le mythe que représente la convention Aeras qui facilite l’emprunt pour les personnes EN REMISSION OU SANS TRAITEMENT DEPUIS PLUSIEURS ANNEES mais pas en cours de traitement (merci Madame mais non, revenez plus tard, on vous assurera avec plaisir… en 2023), faire moult visites chez le généraliste pour remplir des questionnaires semblables mais pas tout à fait donc y retourner, et encore y retourner, et encore y retourner… Avoir le cœur serré en ouvrant chaque courrier, entendre des bons conseils, papoter testament à 26 ans, avoir le moral en dents de scie, y croire parfois parce que cette fois c’est la bonne « oui, on a assuré quelqu’un dans votre cas » et puis finalement non, alors rechuter.

 

On a tenu bon. J’ai tenu bon. Parce que je culpabilisais d’avance. D’être la responsable du projet qui coule, d’avoir moi-même percé la coque d’un navire qui tenait pourtant si bien les flots avec mon cancer et mes chimios. Beaucoup m’ont dit que je n’y étais pour rien mais comment ne pas s’auto-flageller en telle situation ?

Bricolo a tenu bon lui aussi, n’a pas perdu la foi en notre projet, continuer les dessins, continuer d’espérer et sa maison de visualiser, même si au fur et à mesure les espoirs s’amenuisaient, quand même l’énergique courtier s’est avoué dans une impasse, quand on m’a expliqué de manière aberrante qu’avec le Sida ça aurait été plus simple ou quand l’administratif a failli nous perdre. Pour confidence, je crois que ça a été une manière inconsciente pour lui de moins penser à ma maladie et c’est très bien ainsi.

Après des mois de lutte contre le cancer et pour ce projet, nous avons vu une lumière, petite d’abord comme le bout d’un tunnel puis plus grande enfin. Le bouche à oreille, l’ami d’un cousin, un banquier un peu plus humain, enfin un geste, un sourire, une main, on nous a fait confiance et validé mon assurance, dégotée dans un petit coin, loin de mon chez moi, ailleurs en France, elle aussi sortie d’une discussion autour d’un Saint Emilion.

L’oasis, en plein désert.

L’orée du bois sombre.

Une signature griffonée avec un poids sans commune mesure, pas d’explosions de joie (la prudence mes amis, la prudence) mais des regards entendus d’être, enfin, arrivés à destination voulue.

Tenir bon dans la tourmente.

Toujours.

Dans notre tempête, on aura appris à rester droit dans nos bottes, à mesurer notre chance tout en remerciant notre ténacité. Désormais, je peux accompagner toutes personnes désireuses d’un tel rêve, les encourager, parce que je sais que c’est possible, je crois en un cercle vertueux et à la loi de l’attractivité.

On ne peut choisir ce qui nous arrive, mais on peut choisir notre manière de le vivre.

Ne lâchez rien.

Croyez en vos projets, en vos idées.

Croyez en vous, vous pouvez y arriver.

« Pourquoi tu cours ? » w/ NoLiJu

Samedi. 5h30. Le réveil sonne. Si un article de chronobiologie n’avait pas un jour croisé ma route, j’aurais juré avoir fait une erreur en réglant mon téléphone la veille et je reprendrais doucement le chemin des bras de Morphée en collant mon front contre le dos endormi à mes côtés. Oui mais non, il est l’heure, « mon » heure, je suis un peu earlybird, comme quelques autres. A cette heure très matinale, dans le weekend contre-la-montre qui s’annonce, il est un défi qui se profile : partir courir.

 

Debout.

Café-étirements. Bandes fluos.

Il fait encore nuit, le long du canal, aucun lampadaire, seulement ma frontale.

Je suis seule, mes muscles tirent et se réchauffent, un nuage de buée se forme devant moi.

Mes pensées s’animent doucement, les problèmes d’hier s’éclaircissent en même temps que le soleil se lève, les choses de la vie me semblent plus fluides, plus harmonieuses, plus connectées.

Cet instant m’appartient.

 

Ado, la course à pied et moi, on se côtoyait déjà, certains matins à accompagner mon marathonien de Papa et en septembre quand le coach voulait nous réveiller à la rentrée, avant la reprise des longueurs en bassin. On s’est perdues de vue pendant quelques années pour renouer doucement, elle m’a aidé à reprendre confiance en moi dans une période d’ego plombé, à combler l’ennui de mes premières soirées en solitaire dans la ville rose, puis s’est intégrée doucement à ma routine de vie.

De cette relation libre et sans contrainte naquit une ambition, celle de terminer un marathon.

Comme un signe, la vie qui souvent s’amuse, m’offrit son approbation. Mon premier numéro dossard fût ma date de naissance. Tout un symbole.

 

Depuis, la course à pied (pardon mais j’aime moins le terme running, anglicisme qui me semble davantage associé à un effet de mode contemporain alors que des shorts gris courent sur les trottoirs depuis des décennies) s’est inscrite en moi, dans mon quotidien, a remplacé la natation mais dans sa continuité me pousse à dépasser mes limites, me permet d’être rigoureuse, de mieux apprivoiser mes sensations.

 

Telle une addiction, elle est une raison suffisante pour patauger dans la boue, les jambes nues, en plein mois de décembre (et avec le sourire !) autour d’un stade perdu dans l’Ariège pour un cross régional (la réalité de la FFA est bien loin de l’image dorée des courses populaires des grandes villes qui pullulent sur les réseaux sociaux !). Elle est une raison suffisante pour se satisfaire d’un tee-shirt en coton offert lors d’un semi dans les champs au fin fond de la campagne gersoise.

 

Alors souvent on me demande : « Pourquoi tu cours ? »

 

Et je crois que je peux tenter une ébauche de réponse.

 

Courir est un balancelle.

 

Ce n’est pas pour le plaisir, du moins pas seulement.

Ce n’est pas pour la compétition, du moins pas complètement.

Courir me permet d’aller un peu plus loin.

Courir me permet de maintenir mon équilibre si précaire, quelque soit mon état de forme.

 

Ainsi, malgré mes traitements, malgré les jours de chimio et la fatigue conséquente, j’ai continué mes sorties, tout comme mes kilomètres de vélo ou de natation. C’était me maintenir en vie, me prouver que c’était possible, que rien ne changeait alors que tout se transformait.

 

Courir était une façon de garder le contrôle comme de lâcher prise. Une douce ambivalence. Une prise de risque dans une situation connue, balisée, abordée en sérénité des centaines de fois auparavant. Il a cependant fallu trouver le bon rythme, car dans le doux déni qui m’envahissait, j’avais vite fait de ne pas écouter mon corps et d’y mettre trop d’intensité, jusqu’à l’épuisement (et à devenir ronchon puis dormir pendant 48h ensuite !).

 

Courir m’a aussi permis de rencontrer des gens formidables et bienveillants au sein du CA Balma, un coach ô combien humain, motivant et investi, de rejoindre un groupe aux profils divers, de tout âge, de rester motivée et inspirée (avoir des champions vétérans à tes côtés à l’entrainement, ça t’aide à construire des rêves tout en gardant la tête sur les épaules).

 

Courir c’est aussi sentir le poum-poum-poum des pas comme mon cœur qui bat, sentir ma respiration s’accélérer, mes jambes picoter. Habiter mon corps aussi. Et développer ses capacités.

Nous avons tous ce truc dans nos vies, cette sensation d’être au bon endroit au bon moment, bien dans son enveloppe. Je crois qu’il s’agit de faire en sorte de provoquer ces instants là.

Dans mon cas, il y a les entrainements, les séances de yoga aussi (j’en reparlerai) et puis la ligne d’arrivée du marathon. Que ce soit Lyon, Annecy ou Toulouse, toutes ont été belles à leur façon, que ce soit pour le chemin parcouru ou le chrono.

 

Désormais, je cours pour cette ligne. Pour la revoir et la revivre aussi transcendante qu’à l’automne de l’année passée.

 

 

Je porte le tee-shirt Arno Noliju.

Puisque le sport est toujours présent dans mes journées, j’ai souhaité vous faire découvrir la marque française Noliju qui propose des vêtements simples et polyvalents, conçus en France et fabriqués en Europe, pour tout moment de la journée, pour une sortie course, une séance de yoga, un trajet en vélo ou simplement sa journée traditionnelle.

 

Pour vous remercier de me lire encore tout en étant chaque jour un peu plus nombreux, j’ai un petit cadeau : vous pouvez bénéficier d’une remise de 10% avec le code AURELIE10.

 

Je vous embrasse, portez vous bien,

Non-sens.

Le cancer n’a rien d’extraordinaire.

Vous connaissez tous quelqu’un. Vous. Un frère, une sœur. Un père, une grand-mère. Une cousine, un voisin, le petit-fils de Mme Machin. Autant se le dire d’emblée, la plupart d’entre nous y sera confrontée. C’est le mal du siècle. On peut y chercher un sens, une cause, des conséquences, de nos modes de vie, de la pollution, de nos excès, de notre perte d’équilibre, ça n’enlèvera pas moins qu’il faudra le vivre. Plus ou moins vite, plus ou moins intensément. Par procuration ou avec ses tripes.

Qui dit tripes, dit souffrance, viscérale, celle du corps. Ce corps qui envoie chier la tête dans ses envies, fait perdre le contrôle, emmerde le cérébral et les bons conseils des autres.

On peut chercher à donner un sens à la souffrance. Vouloir la sublimer, comme finalement, ce que j’ai cherché à faire avec cette espace d’écriture et de publication. Mais à la réflexion, je crois qu’il ne faut pas se tromper, j’ai écrit ici pour partager mon vécu de la maladie et la notion de résilience. Pour que cette expérience globale ait un sens. Mais pas la souffrance. Elle non. Elle, n’a pas de sens, elle est, et c’est tout. Elle est abstraite, impalpable, diffuse, impossible à objectiver, aussi polymorphe qu’il y a d’âmes sur terre, de secondes dans une heure et des échelles numériques ne représenteront jamais rien.

Les mots sont difficiles à choisir quand il s’agit l’aborder. On parle de combat, de lutte, d’échec ou de victoire, la religion y voit un sacerdoce, une pénitence, une dette du présent ou de nos vies antérieures, le moralisateur un « c’est bien fait pour ta gueule », la Sécurité Sociale un chiffre, le silencieux encaisse, le sportif refuse d’abandonner, l’artiste veut la peindre pour mieux l’apprivoiser, et l’enfant… que dire de ces si courageux petits ? Les petits bouts sont au dessus de nous, ils ne cherchent pas comme les grands à intellectualiser à outrance, à analyser, ils vivent ce qui est, de manière plus pure et détachée. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux.

Vouloir y donner un sens est une agitation vaine, une perte d’énergie considérable. C’est injuste pour tout le monde, ce n’est juste pour personne. Le fumeur n’a pas plus mérité son cancer qu’un autre.

Je me tue à tout tourner dans ma tête depuis des mois pour en arriver à la conclusion suivante : il n’y a en fait rien à comprendre. Les choses sont, et c’est tout.

Ce cancer a fait partie de ma vie, de manière banale, comme il a pris ses quartiers dans d’autres corps que le mien, comme j’ai eu une angine un jour ou une baisse de moral un autre. C’est un moment chiant, une tempête plus ou moins violente qui envoie valdinguer la bicoque, mais un jour, les vagues s’apaisent, on s’adapte, on accepte, et enfin on peut passer à autre chose.

Je vous dévoile là l’un de mes mantras : cela aussi passera.

A la Prévert

La joie d’avoir des sourcils. Ou la liste des petits bonheurs post-cure.

Apprécier l’odeur des croissants. Avaler une gorgée de porridge normalement. Sentir le vrai goût du café. Se lever sans réveil. Profiter d’un rayon de soleil. Laisser son visage chauffer. Dire oui. Accueillir la journée et ces opportunités. Ne pas savoir ce qu’on fera dans la matinée. Ne plus attendre et philosopher. Savoir sur qui l’on peut compter. Rencontrer de nouvelles personnes. Aller au cinéma, transférer un combat. Parler d’autres choses. Devenir fiable. Pouvoir aider les autres. Plonger de nouveau dans l’eau chlorée. Fouler la piste d’athlé. Maintenir son allure VMA sur un fractionné. Courir sans regarder le peloton s’éloigner. Accélérer son souffle sans sombrer dans la crise d’asthme. Se connecter avec son corps, le respecter. Couper court. Regarder sa peau se reconstruire. Chérir son enveloppe. L’écrire. Rire franchement de certains sarcasmes. S’installer côté fumeur en terrasse. Boire une gorgée de bière sans la regretter. Manger n’importe quoi, du gras, une pâtisserie, du sucré, des épices, du chocolat et dans son estomac, bien au chaud, le garder. Danser en rythme, ou pas. Ne pas avoir froid. S’épiler (si, je vous jure !). Ne plus acheter de capotes au supermarché. S’aimer à l’improviste.

Faire des projets, réalisables cette fois.

Relever la tête.

Guérir.

 

 

Eté indien

Et puis Août est arrivé, comme apogée de l’été, avec ses cigales, ses épis de blés, ses soirs étoilés et du soleil ses rayons.

Ceux qui soignent et m’ont enveloppée n’ont rien à voir avec ceux qui réchauffent le cœur en terrasse, au petit matin, en se délectant d’un café-croissant. Ils sont insidieux, demandent l’obscurité, nécessitent d’être dans un tunnel, caché.

La première fois fût longue et pénible, quelques notions de sophrologie, de visualisation ou encore d’envies de sieste ne sauraient être de trop pour mieux supporter la difficulté du moment. Il y a rayons et rayons. Ceux de la tête et du cou me semblent à part tant le peau à peau est oppressant.

Flashback.

Le moule en silicone, réalisé quelques semaines auparavant, recouvre le visage, les épaules, le torse, ne laissant qu’un espace entre le nez et la bouche, et aucune liberté de mouvement. Je suis fixée à la table d’examen. Comme dans un sarcophage. Me voilà déesse égyptienne. Laissez moi une part de rêves.

On me donne une sonnette, bouton sauvetage, au cas où la crise de panique m’envahirait et on m’encourage vivement à m’en servir. Mon esprit de contradiction s’embraye. Je connais désormais ma bêtise de ténacité et sait d’emblée que je m’efforcerai du contraire.

Les minutes sont longues. D’Isis, je deviens maître yogi et m’immerge dans le Savasana, posture du cadavre. Pas convaincant, je l’accorde. J’ai beau sauter d’un continent à un autre, je n’en reste pas moins dans un tombeau. Je n’ai rien d’autre à faire qu’écouter les battements de mon cœur, au fil de mes respirations, à faire en sorte qu’elle ne s’emballe pas pour lâcher complètement prise, simplement accepter ce qui est, sans lutte, sans recherche de sens. Tout une métaphore. Je laisse mon esprit divaguer sur les plages landaises où je me promenais quelques semaines plus tôt, le bruit des vagues en fond sonore, l’air des embruns sur ma peau toute entière, les grains de sable crissant sous mes pieds nus.

La suite est surprenante. Les yeux fermés décuplent les sons, il semble que des choses tournent, bruit de crécelle sur démarrage d’avion à réaction, ça souffle on ne sait où, la table avance puis recule par petits à-coups. C’est inquiétant et ramène un peu brutalement à la réalité de l’instant. Que me fait-on ? Je ne vois rien, je ne sens rien, on me transporte ? Je suis l’homme au masque de fer. Prisonnière de cette chape, scellée, maintenue, planquée.

Je laisse s’envoler mon imagination, j’écris des scénarios, je joue des rôles. Comme tous les autres vacanciers, à travers la géographie et les époques, mon mois d’Août est un voyage à sa façon.

 

Les autres séances seront plus courtes, moins contraignantes, et puis très vite on s’habitue. On crée ses rituels, même dans la pénibilité. Comme les couchers de notre enfance, ceux-ci nous rassurent, cadrent nos angoisses quelles qu’elles soient. Mes histoires et bisous du soir, ce sera le sourire du manipulateur radio, la lecture de Dalva ou du Elle de décembre 2006 dans la salle d’attente, les mêmes visages et hochements de têtes entendus, la blouse de bloc à enfiler puis serrer contre moi la couverture.

A la sortie de la séance, c’est plus drôle, il y a l’agréable sensation d’être libérée, le reflet du front en papier bulle dans le miroir, en rire, envoyer une photo à mes proches, masser la peau pour que les marques disparaissent, se rhabiller, sourire de nouveau aux suivants et vite reprendre le fil de sa journée avant le lendemain recommencer.

Après des semaines de routine, les conséquences apparaissent comme en fin de vacances, lorsqu’on rentre à la maison. Plus rien n’a la même saveur, les aliments sont les mêmes mais n’ont plus trop de goût, la gorge est angineuse comme le lendemain d’un soir sans cardigan à la plage et les coups de soleil sur les zones exposées un peu trop intensément persistent et nécessitent un soin tout doux car la peau rougie cartonne peu à peu avant de peler complètement.

 

Et puis Septembre est là, avec sa sonnerie de rentrée, l’odeur des cahiers, les bonnes résolution, les étals riches des marchés. Ce mois de renouveau est mon préféré de l’année.

Aujourd’hui, il m’offre un nouveau départ, un vent d’été indien, marque un virage, un fabuleux tournant : enfin la fin de mes traitements.

Le jeu du foulard

Ou comment paradoxalement ce bout de tissu m’a évité l’asphyxie.

« L’enfer, c’est les autres », qu’il disait. L’infernal chez l’autre, c’est son regard car celui-ci me définit. On souhaiterait tous être plus forts que ça, plus fort que la recherche existentielle par pupilles interposées. Mais quel qu’en soit le degré, on y est toujours sensible, au moins un peu, et d’autant plus quand on traverse une période de vulnérabilité identitaire.

Ce matin là, croisant un reflet dans le miroir que je n’aimais pas, je m’interrogeais : « Pourquoi ? ».

Un pourquoi qui résonnait en moi de multiples façons : pourquoi ce crâne dégarni façon Saint Thomas entrant dans les ordres, pourquoi ce teint blafard, pourquoi des yeux tout étonnés sans protections maintenant que les cils et sourcils ont disparus, pourquoi ces cernes, cette tête toute ronde, pourquoi avoir cru que le casque réfrigérant me permettrait de garder une tête normale, pourquoi m’imposer ça, oui la Vie, c’est à toi que je parle, pourquoi me battre, pourquoi ce visage d’emblée dépressif dès lors que je ne souris plus, pourquoi tant de changements…

Ce pourquoi emmenait avec lui une autre question : « Est-ce là ce que je suis ? »

Et puisque mon reflet est ce que les autres voient de moi, que se disent-ils en me croisant dans la rue ?

Que j’ai tenté une expérience capillaire ?  Que je n’aurais pas dû raser mes sourcils ?

Que je suis anorexique ? Que je ne dois pas faire mon âge ?

Qu’oulala comme les adolescentes de nos jours ont du mal à se trouver !

Peut-être même qu’ils ne se disent rien du tout, qu’ils ne me voient pas, qu’ils ne me regardent pas et certains jours, c’est presque pire, parce que bordel ces jours-là je voudrais crier « Regardez moi, soutenez moi, j’ai besoin de vos sourires, d’un peu de votre énergie, de vos petits soucis, de savoir qu’il y a moins grave mais lorsque l’on va bien, mille dieux, c’est une montagne que ces poubelles éventrées, le  petit qui ne fait que se moucher, le chat qui fait pipi dans les escaliers ou encore le loyer à payer… » Pardon je m’égare.

J’ai alors quitté ma salle de bain et suis allée piocher un foulard dans mon entrée. Je l’ai noué, ce fût facile, quasi intuitif et j’ai compris. Que je me sentais mieux ainsi. Que ce bout de tissu tout bariolé me protégeait et en même temps, me définissait. J’étais plus sûre de moi, plus en phase avec ma réalité, mon identité, malgré le côté hyper stigmatisant qu’il me confiait. Ca a un côté triste mais oui, cette maladie avec son omniprésence, devient une part de nous et progressivement un peu nous. Aux yeux des autres, tout devenait plus clair : « cette petite a un cancer ».

L’après-midi même, je testais ma nouvelle identité dans les rayons d’un supermarché, ce fût drôle, ce fût émouvant, les sourires discrets, les regards appuyés, les yeux des mamies embués, on pourrait croire que je m’invente toute une histoire mais vraiment, ce fût incroyable de lire autant en si peu de temps avec si peu de changement !

Ce foulard, ce fût un second souffle, un renouveau, un pass pour les caisses prioritaires, un ticket pour l’empathie, une nouvelle marche dans le chemin de l’acceptation, un support au jugement des passants bien penseurs aussi, quand je buvais une bière ou que je m’interrogeais sur le kit chouquette à piocher aux rayons des vodka (Ti34, Ti115 et autres joyeux F24-25, je vous aime), j’ai cru lire dans des yeux « mais enfin, son foie va assez mal comme ça, elle n’a pas besoin de ça ! » (ce qui est vrai, ne nous le cachons pas !), mais enfin et surtout ce fût un piédestal à la tendresse.

L’autre, c’est surtout moi. Celle qui me regarde dans le miroir. Lorsque la rémission métabolique a été annoncée, j’ai cru que c’était terminé, que la vie d’avant pouvait reprendre, que je pourrais vite retourner travailler. Je me suis empressée de chanter la belle nouvelle à tous mais je réalise aujourd’hui comme on peut être pressés, comme le chemin est long et périlleux, comme il faut laisser le temps au temps. En rentrant le soir, en enlevant ce foulard, j’ai aussi compris ce qu’il m’aidait à m’avouer : mon appartenance à une nouvelle communauté.

 

 

Je profite de cet article pour vous dire merci.

Pour vos mots, votre bienveillance, votre soutien.

Merci de me nourrir de votre énergie, de vos expériences, de ce que vous êtes.

A vous qui me lisez, à ceux qui m’en ont fait des retours touchants, positifs, à ceux qui m’ont payé des tournées, à ceux qui m’ont tapoté l’épaule ou caressé le genou, à ceux qui m’ont écrit ou appelé, à ceux qui m’ont souri, et surtout surtout à ceux plus proches qui m’ont accompagné dans mon quotidien chaotique, soutenus dans mes chimios, regarder blanchir et tenus bons, m’ont serrés dans leurs bras, m’ont aimé malgré mes sauts d’humeur, vous vous reconnaissez j’en suis sûre et vous savez déjà tout ça mais merci encore d’avoir été là, sans vous, je ne sais pas.