« Pourquoi tu cours ? » w/ NoLiJu

Samedi. 5h30. Le réveil sonne. Si un article de chronobiologie n’avait pas un jour croisé ma route, j’aurais juré avoir fait une erreur en réglant mon téléphone la veille et je reprendrais doucement le chemin des bras de Morphée en collant mon front contre le dos endormi à mes côtés. Oui mais non, il est l’heure, « mon » heure, je suis un peu earlybird, comme quelques autres. A cette heure très matinale, dans le weekend contre-la-montre qui s’annonce, il est un défi qui se profile : partir courir.

 

Debout.

Café-étirements. Bandes fluos.

Il fait encore nuit, le long du canal, aucun lampadaire, seulement ma frontale.

Je suis seule, mes muscles tirent et se réchauffent, un nuage de buée se forme devant moi.

Mes pensées s’animent doucement, les problèmes d’hier s’éclaircissent en même temps que le soleil se lève, les choses de la vie me semblent plus fluides, plus harmonieuses, plus connectées.

Cet instant m’appartient.

 

Ado, la course à pied et moi, on se côtoyait déjà, certains matins à accompagner mon marathonien de Papa et en septembre quand le coach voulait nous réveiller à la rentrée, avant la reprise des longueurs en bassin. On s’est perdues de vue pendant quelques années pour renouer doucement, elle m’a aidé à reprendre confiance en moi dans une période d’ego plombé, à combler l’ennui de mes premières soirées en solitaire dans la ville rose, puis s’est intégrée doucement à ma routine de vie.

De cette relation libre et sans contrainte naquit une ambition, celle de terminer un marathon.

Comme un signe, la vie qui souvent s’amuse, m’offrit son approbation. Mon premier numéro dossard fût ma date de naissance. Tout un symbole.

 

Depuis, la course à pied (pardon mais j’aime moins le terme running, anglicisme qui me semble davantage associé à un effet de mode contemporain alors que des shorts gris courent sur les trottoirs depuis des décennies) s’est inscrite en moi, dans mon quotidien, a remplacé la natation mais dans sa continuité me pousse à dépasser mes limites, me permet d’être rigoureuse, de mieux apprivoiser mes sensations.

 

Telle une addiction, elle est une raison suffisante pour patauger dans la boue, les jambes nues, en plein mois de décembre (et avec le sourire !) autour d’un stade perdu dans l’Ariège pour un cross régional (la réalité de la FFA est bien loin de l’image dorée des courses populaires des grandes villes qui pullulent sur les réseaux sociaux !). Elle est une raison suffisante pour se satisfaire d’un tee-shirt en coton offert lors d’un semi dans les champs au fin fond de la campagne gersoise.

 

Alors souvent on me demande : « Pourquoi tu cours ? »

 

Et je crois que je peux tenter une ébauche de réponse.

 

Courir est un balancelle.

 

Ce n’est pas pour le plaisir, du moins pas seulement.

Ce n’est pas pour la compétition, du moins pas complètement.

Courir me permet d’aller un peu plus loin.

Courir me permet de maintenir mon équilibre si précaire, quelque soit mon état de forme.

 

Ainsi, malgré mes traitements, malgré les jours de chimio et la fatigue conséquente, j’ai continué mes sorties, tout comme mes kilomètres de vélo ou de natation. C’était me maintenir en vie, me prouver que c’était possible, que rien ne changeait alors que tout se transformait.

 

Courir était une façon de garder le contrôle comme de lâcher prise. Une douce ambivalence. Une prise de risque dans une situation connue, balisée, abordée en sérénité des centaines de fois auparavant. Il a cependant fallu trouver le bon rythme, car dans le doux déni qui m’envahissait, j’avais vite fait de ne pas écouter mon corps et d’y mettre trop d’intensité, jusqu’à l’épuisement (et à devenir ronchon puis dormir pendant 48h ensuite !).

 

Courir m’a aussi permis de rencontrer des gens formidables et bienveillants au sein du CA Balma, un coach ô combien humain, motivant et investi, de rejoindre un groupe aux profils divers, de tout âge, de rester motivée et inspirée (avoir des champions vétérans à tes côtés à l’entrainement, ça t’aide à construire des rêves tout en gardant la tête sur les épaules).

 

Courir c’est aussi sentir le poum-poum-poum des pas comme mon cœur qui bat, sentir ma respiration s’accélérer, mes jambes picoter. Habiter mon corps aussi. Et développer ses capacités.

Nous avons tous ce truc dans nos vies, cette sensation d’être au bon endroit au bon moment, bien dans son enveloppe. Je crois qu’il s’agit de faire en sorte de provoquer ces instants là.

Dans mon cas, il y a les entrainements, les séances de yoga aussi (j’en reparlerai) et puis la ligne d’arrivée du marathon. Que ce soit Lyon, Annecy ou Toulouse, toutes ont été belles à leur façon, que ce soit pour le chemin parcouru ou le chrono.

 

Désormais, je cours pour cette ligne. Pour la revoir et la revivre aussi transcendante qu’à l’automne de l’année passée.

 

 

Je porte le tee-shirt Arno Noliju.

Puisque le sport est toujours présent dans mes journées, j’ai souhaité vous faire découvrir la marque française Noliju qui propose des vêtements simples et polyvalents, conçus en France et fabriqués en Europe, pour tout moment de la journée, pour une sortie course, une séance de yoga, un trajet en vélo ou simplement sa journée traditionnelle.

 

Pour vous remercier de me lire encore tout en étant chaque jour un peu plus nombreux, j’ai un petit cadeau : vous pouvez bénéficier d’une remise de 10% avec le code AURELIE10.

 

Je vous embrasse, portez vous bien,

Non-sens.

Le cancer n’a rien d’extraordinaire.

Vous connaissez tous quelqu’un. Vous. Un frère, une sœur. Un père, une grand-mère. Une cousine, un voisin, le petit-fils de Mme Machin. Autant se le dire d’emblée, la plupart d’entre nous y sera confrontée. C’est le mal du siècle. On peut y chercher un sens, une cause, des conséquences, de nos modes de vie, de la pollution, de nos excès, de notre perte d’équilibre, ça n’enlèvera pas moins qu’il faudra le vivre. Plus ou moins vite, plus ou moins intensément. Par procuration ou avec ses tripes.

Qui dit tripes, dit souffrance, viscérale, celle du corps. Ce corps qui envoie chier la tête dans ses envies, fait perdre le contrôle, emmerde le cérébral et les bons conseils des autres.

On peut chercher à donner un sens à la souffrance. Vouloir la sublimer, comme finalement, ce que j’ai cherché à faire avec cette espace d’écriture et de publication. Mais à la réflexion, je crois qu’il ne faut pas se tromper, j’ai écrit ici pour partager mon vécu de la maladie et la notion de résilience. Pour que cette expérience globale ait un sens. Mais pas la souffrance. Elle non. Elle, n’a pas de sens, elle est, et c’est tout. Elle est abstraite, impalpable, diffuse, impossible à objectiver, aussi polymorphe qu’il y a d’âmes sur terre, de secondes dans une heure et des échelles numériques ne représenteront jamais rien.

Les mots sont difficiles à choisir quand il s’agit l’aborder. On parle de combat, de lutte, d’échec ou de victoire, la religion y voit un sacerdoce, une pénitence, une dette du présent ou de nos vies antérieures, le moralisateur un « c’est bien fait pour ta gueule », la Sécurité Sociale un chiffre, le silencieux encaisse, le sportif refuse d’abandonner, l’artiste veut la peindre pour mieux l’apprivoiser, et l’enfant… que dire de ces si courageux petits ? Les petits bouts sont au dessus de nous, ils ne cherchent pas comme les grands à intellectualiser à outrance, à analyser, ils vivent ce qui est, de manière plus pure et détachée. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux.

Vouloir y donner un sens est une agitation vaine, une perte d’énergie considérable. C’est injuste pour tout le monde, ce n’est juste pour personne. Le fumeur n’a pas plus mérité son cancer qu’un autre.

Je me tue à tout tourner dans ma tête depuis des mois pour en arriver à la conclusion suivante : il n’y a en fait rien à comprendre. Les choses sont, et c’est tout.

Ce cancer a fait partie de ma vie, de manière banale, comme il a pris ses quartiers dans d’autres corps que le mien, comme j’ai eu une angine un jour ou une baisse de moral un autre. C’est un moment chiant, une tempête plus ou moins violente qui envoie valdinguer la bicoque, mais un jour, les vagues s’apaisent, on s’adapte, on accepte, et enfin on peut passer à autre chose.

Je vous dévoile là l’un de mes mantras : cela aussi passera.

A la Prévert

La joie d’avoir des sourcils. Ou la liste des petits bonheurs post-cure.

Apprécier l’odeur des croissants. Avaler une gorgée de porridge normalement. Sentir le vrai goût du café. Se lever sans réveil. Profiter d’un rayon de soleil. Laisser son visage chauffer. Dire oui. Accueillir la journée et ces opportunités. Ne pas savoir ce qu’on fera dans la matinée. Ne plus attendre et philosopher. Savoir sur qui l’on peut compter. Rencontrer de nouvelles personnes. Aller au cinéma, transférer un combat. Parler d’autres choses. Devenir fiable. Pouvoir aider les autres. Plonger de nouveau dans l’eau chlorée. Fouler la piste d’athlé. Maintenir son allure VMA sur un fractionné. Courir sans regarder le peloton s’éloigner. Accélérer son souffle sans sombrer dans la crise d’asthme. Se connecter avec son corps, le respecter. Couper court. Regarder sa peau se reconstruire. Chérir son enveloppe. L’écrire. Rire franchement de certains sarcasmes. S’installer côté fumeur en terrasse. Boire une gorgée de bière sans la regretter. Manger n’importe quoi, du gras, une pâtisserie, du sucré, des épices, du chocolat et dans son estomac, bien au chaud, le garder. Danser en rythme, ou pas. Ne pas avoir froid. S’épiler (si, je vous jure !). Ne plus acheter de capotes au supermarché. S’aimer à l’improviste.

Faire des projets, réalisables cette fois.

Relever la tête.

Guérir.

 

 

Eté indien

Et puis Août est arrivé, comme apogée de l’été, avec ses cigales, ses épis de blés, ses soirs étoilés et du soleil ses rayons.

Ceux qui soignent et m’ont enveloppée n’ont rien à voir avec ceux qui réchauffent le cœur en terrasse, au petit matin, en se délectant d’un café-croissant. Ils sont insidieux, demandent l’obscurité, nécessitent d’être dans un tunnel, caché.

La première fois fût longue et pénible, quelques notions de sophrologie, de visualisation ou encore d’envies de sieste ne sauraient être de trop pour mieux supporter la difficulté du moment. Il y a rayons et rayons. Ceux de la tête et du cou me semblent à part tant le peau à peau est oppressant.

Flashback.

Le moule en silicone, réalisé quelques semaines auparavant, recouvre le visage, les épaules, le torse, ne laissant qu’un espace entre le nez et la bouche, et aucune liberté de mouvement. Je suis fixée à la table d’examen. Comme dans un sarcophage. Me voilà déesse égyptienne. Laissez moi une part de rêves.

On me donne une sonnette, bouton sauvetage, au cas où la crise de panique m’envahirait et on m’encourage vivement à m’en servir. Mon esprit de contradiction s’embraye. Je connais désormais ma bêtise de ténacité et sait d’emblée que je m’efforcerai du contraire.

Les minutes sont longues. D’Isis, je deviens maître yogi et m’immerge dans le Savasana, posture du cadavre. Pas convaincant, je l’accorde. J’ai beau sauter d’un continent à un autre, je n’en reste pas moins dans un tombeau. Je n’ai rien d’autre à faire qu’écouter les battements de mon cœur, au fil de mes respirations, à faire en sorte qu’elle ne s’emballe pas pour lâcher complètement prise, simplement accepter ce qui est, sans lutte, sans recherche de sens. Tout une métaphore. Je laisse mon esprit divaguer sur les plages landaises où je me promenais quelques semaines plus tôt, le bruit des vagues en fond sonore, l’air des embruns sur ma peau toute entière, les grains de sable crissant sous mes pieds nus.

La suite est surprenante. Les yeux fermés décuplent les sons, il semble que des choses tournent, bruit de crécelle sur démarrage d’avion à réaction, ça souffle on ne sait où, la table avance puis recule par petits à-coups. C’est inquiétant et ramène un peu brutalement à la réalité de l’instant. Que me fait-on ? Je ne vois rien, je ne sens rien, on me transporte ? Je suis l’homme au masque de fer. Prisonnière de cette chape, scellée, maintenue, planquée.

Je laisse s’envoler mon imagination, j’écris des scénarios, je joue des rôles. Comme tous les autres vacanciers, à travers la géographie et les époques, mon mois d’Août est un voyage à sa façon.

 

Les autres séances seront plus courtes, moins contraignantes, et puis très vite on s’habitue. On crée ses rituels, même dans la pénibilité. Comme les couchers de notre enfance, ceux-ci nous rassurent, cadrent nos angoisses quelles qu’elles soient. Mes histoires et bisous du soir, ce sera le sourire du manipulateur radio, la lecture de Dalva ou du Elle de décembre 2006 dans la salle d’attente, les mêmes visages et hochements de têtes entendus, la blouse de bloc à enfiler puis serrer contre moi la couverture.

A la sortie de la séance, c’est plus drôle, il y a l’agréable sensation d’être libérée, le reflet du front en papier bulle dans le miroir, en rire, envoyer une photo à mes proches, masser la peau pour que les marques disparaissent, se rhabiller, sourire de nouveau aux suivants et vite reprendre le fil de sa journée avant le lendemain recommencer.

Après des semaines de routine, les conséquences apparaissent comme en fin de vacances, lorsqu’on rentre à la maison. Plus rien n’a la même saveur, les aliments sont les mêmes mais n’ont plus trop de goût, la gorge est angineuse comme le lendemain d’un soir sans cardigan à la plage et les coups de soleil sur les zones exposées un peu trop intensément persistent et nécessitent un soin tout doux car la peau rougie cartonne peu à peu avant de peler complètement.

 

Et puis Septembre est là, avec sa sonnerie de rentrée, l’odeur des cahiers, les bonnes résolution, les étals riches des marchés. Ce mois de renouveau est mon préféré de l’année.

Aujourd’hui, il m’offre un nouveau départ, un vent d’été indien, marque un virage, un fabuleux tournant : enfin la fin de mes traitements.

Le jeu du foulard

Ou comment paradoxalement ce bout de tissu m’a évité l’asphyxie.

« L’enfer, c’est les autres », qu’il disait. L’infernal chez l’autre, c’est son regard car celui-ci me définit. On souhaiterait tous être plus forts que ça, plus fort que la recherche existentielle par pupilles interposées. Mais quel qu’en soit le degré, on y est toujours sensible, au moins un peu, et d’autant plus quand on traverse une période de vulnérabilité identitaire.

Ce matin là, croisant un reflet dans le miroir que je n’aimais pas, je m’interrogeais : « Pourquoi ? ».

Un pourquoi qui résonnait en moi de multiples façons : pourquoi ce crâne dégarni façon Saint Thomas entrant dans les ordres, pourquoi ce teint blafard, pourquoi des yeux tout étonnés sans protections maintenant que les cils et sourcils ont disparus, pourquoi ces cernes, cette tête toute ronde, pourquoi avoir cru que le casque réfrigérant me permettrait de garder une tête normale, pourquoi m’imposer ça, oui la Vie, c’est à toi que je parle, pourquoi me battre, pourquoi ce visage d’emblée dépressif dès lors que je ne souris plus, pourquoi tant de changements…

Ce pourquoi emmenait avec lui une autre question : « Est-ce là ce que je suis ? »

Et puisque mon reflet est ce que les autres voient de moi, que se disent-ils en me croisant dans la rue ?

Que j’ai tenté une expérience capillaire ?  Que je n’aurais pas dû raser mes sourcils ?

Que je suis anorexique ? Que je ne dois pas faire mon âge ?

Qu’oulala comme les adolescentes de nos jours ont du mal à se trouver !

Peut-être même qu’ils ne se disent rien du tout, qu’ils ne me voient pas, qu’ils ne me regardent pas et certains jours, c’est presque pire, parce que bordel ces jours-là je voudrais crier « Regardez moi, soutenez moi, j’ai besoin de vos sourires, d’un peu de votre énergie, de vos petits soucis, de savoir qu’il y a moins grave mais lorsque l’on va bien, mille dieux, c’est une montagne que ces poubelles éventrées, le  petit qui ne fait que se moucher, le chat qui fait pipi dans les escaliers ou encore le loyer à payer… » Pardon je m’égare.

J’ai alors quitté ma salle de bain et suis allée piocher un foulard dans mon entrée. Je l’ai noué, ce fût facile, quasi intuitif et j’ai compris. Que je me sentais mieux ainsi. Que ce bout de tissu tout bariolé me protégeait et en même temps, me définissait. J’étais plus sûre de moi, plus en phase avec ma réalité, mon identité, malgré le côté hyper stigmatisant qu’il me confiait. Ca a un côté triste mais oui, cette maladie avec son omniprésence, devient une part de nous et progressivement un peu nous. Aux yeux des autres, tout devenait plus clair : « cette petite a un cancer ».

L’après-midi même, je testais ma nouvelle identité dans les rayons d’un supermarché, ce fût drôle, ce fût émouvant, les sourires discrets, les regards appuyés, les yeux des mamies embués, on pourrait croire que je m’invente toute une histoire mais vraiment, ce fût incroyable de lire autant en si peu de temps avec si peu de changement !

Ce foulard, ce fût un second souffle, un renouveau, un pass pour les caisses prioritaires, un ticket pour l’empathie, une nouvelle marche dans le chemin de l’acceptation, un support au jugement des passants bien penseurs aussi, quand je buvais une bière ou que je m’interrogeais sur le kit chouquette à piocher aux rayons des vodka (Ti34, Ti115 et autres joyeux F24-25, je vous aime), j’ai cru lire dans des yeux « mais enfin, son foie va assez mal comme ça, elle n’a pas besoin de ça ! » (ce qui est vrai, ne nous le cachons pas !), mais enfin et surtout ce fût un piédestal à la tendresse.

L’autre, c’est surtout moi. Celle qui me regarde dans le miroir. Lorsque la rémission métabolique a été annoncée, j’ai cru que c’était terminé, que la vie d’avant pouvait reprendre, que je pourrais vite retourner travailler. Je me suis empressée de chanter la belle nouvelle à tous mais je réalise aujourd’hui comme on peut être pressés, comme le chemin est long et périlleux, comme il faut laisser le temps au temps. En rentrant le soir, en enlevant ce foulard, j’ai aussi compris ce qu’il m’aidait à m’avouer : mon appartenance à une nouvelle communauté.

 

 

Je profite de cet article pour vous dire merci.

Pour vos mots, votre bienveillance, votre soutien.

Merci de me nourrir de votre énergie, de vos expériences, de ce que vous êtes.

A vous qui me lisez, à ceux qui m’en ont fait des retours touchants, positifs, à ceux qui m’ont payé des tournées, à ceux qui m’ont tapoté l’épaule ou caressé le genou, à ceux qui m’ont écrit ou appelé, à ceux qui m’ont souri, et surtout surtout à ceux plus proches qui m’ont accompagné dans mon quotidien chaotique, soutenus dans mes chimios, regarder blanchir et tenus bons, m’ont serrés dans leurs bras, m’ont aimé malgré mes sauts d’humeur, vous vous reconnaissez j’en suis sûre et vous savez déjà tout ça mais merci encore d’avoir été là, sans vous, je ne sais pas.

 

Corps à corps

Le corps qui chicane et quelques bleus à l’âme.

Je te regarde de loin, quand t’es assis en tailleur, enfin immobile, stable, solide, montagne et je me demande comment tu tiens.

Malmené au fil des tempêtes, au fil des quinzaines, rempli, chamboulé, vidé, sans même plus savoir ce que tu peux prendre et garder, et pourtant « debout bien que blessé ».

Tes bras sont devenus plus maigres mais tatoués de nouvelles lignes, bleues, vertes, violettes, comme un tatouage sans encre, veines apparentes sur peau translucide. Pas une camée, mais je me demande. Je me demande si t’arriverais à filer droit sans produits, si toi petit corps, ça y est, enfin, tu t’en es sorti.

Fidèles échasses de mes caprices, des jambes qui portent et me supportent. Sur routes ou chemins, semelles ou pédales, le mouvement toujours comme garant de l’équilibre. Et puis, c’est dans le chlore que tu exultes, t’entêtant d’un parfum depuis si longtemps inscrit dans les pores de ta peau. Une peau qui marque tout, hypersensible, enveloppe fragile, devenue rancunière, marquée au fer rouge par la bataille, avec des traits grossiers qui tendent à s’affiner.

Au sommet, ton crâne offre une version « oisillon tombé du nid », avec des petits poils sur le caillou, bandes chauves sur pic dégarni, cils fuyants, sourcils absents, le tout te donne un air paradoxalement vieillissant. Et il y a ton dedans, heureusement qui ne se voit pas, car houla quel bordel, c’est d’un autre âge, une chambre d’ado, un sac de nœuds, une usine à plein régime, on croirait un marché de Noël au 23 décembre, une effervescence constante mais pas forcément productive, des paillettes et des étoiles filantes comme autant de recoins plus sombres et pensées gluantes.

Je te regarde de loin, quand t’es allongé dans ce tunnel, prêt à livrer certains de tes secrets.

Pour le verdict, on t’a mis à nu. Plus de chapelet ni collier de perles, ni dans le cou ni aux aisselles, ni aux poumons ni près des gros vaisseaux, parait que les visibles, les arrogants, les grands méchants sont partis mais les sournoises elles non, préfèrent encore passer l’été et rester à tes côtés.

Tu donnes tout petit corps, courageux, tenace, acharné, tu te bats encore je le vois bien.

Tu t’attelles à rayonner et tu fais bien, parce que c’est l’épisode qui vient.

Si l’imagerie ne le montre plus, les petites invasives se disséminent encore et le combat continue.

Vous ouvrir les coulisses de la tournée du quatuor ABVD

La chimio, au début c’est rigolo, et puis à la fin, ça casse les bonbons.

Après huit cures, croyez moi, l’insouciance n’est plus autant de mise. Je suis passée du mode «  fleur au fusil-sourires-maquillage, je mets une veste de tailleur et des talons pour aller à l’hôpital » au négligé « pyjama-épi-tatanes et le premier qui me fait un commentaire, je le déguise pour Carnaval. »  Quatre mois peuvent vous changer un homme, je vous l’assure.

 

Mais revenons à nos moutons.

Le challenge du moment : terrasser le petit Hodgkin. Et pour y parvenir, le remède est le même depuis des décennies : la petite chimiothérapie.

A défaut d’être scénariste, je jouerai ici les journalistes, en vous présentant le documentaire suivant : La chimio, késako ? (Oui, comme accroche, on a déjà connu mieux) (je suis sous traitement, un peu d’indulgence…)

Mon but ici est de jouer les lampes torches, d’éclairer l’inconnu.  Si cela peut vous donner une petite idée de ce qu’est une chimio, ce sera déjà un exploit. Peut-être ainsi, aurez-vous moins d’angoisses si vous êtes concernés, de meilleurs mots pour accompagner vos proches, ou simplement une meilleure idée de ce que peut être une journée chimio.

Clairement, comment ça se passe ?

Le jour J, on est installé dans une chambre, simple ou double. Simple souvent au début, pour que les soignants puissent vous faire le topo d’accueil sur la première chimio et puis double quand on estime que vous vous êtes adapté. Le partenaire de galère peut-être de tout âge et de tout sexe (tendre pensée au Monsieur qui aura aperçu mon téton lors d’une pose de perfusion ainsi qu’au Papy sourd qui a écouté BFM TV plein volume une partie de ma matinée d’Avril… ce fût mon exotisme à moi, vous me direz…). Avoir un compagnon de chambrée, c’est toujours à connotation « boîte de chocolat, on ne sait jamais sur quoi on va tomber » mais en général, c’est du positif. On échange, on se soutient, on n’est pas seuls et c’est important.

(Je me permets de mettre un petit ARTUNG à mes compatriotes de métier, les fameux « soignants-soignés », ne tombez pas dans le piège, discuter et écouter les autres, c’est chouette, mais ne remettez pas votre blouse virtuelle, ce n’est pas le moment, pensez à vous, réparez vous)

Ensuite, on attend. Ca, c’est vraiment l’activité majeure du malade à l’hôpital. On prend son mal en patience jusqu’à ce que les poches arrivent dans le service. Mon protocole est l’A-B-V-D (Adriamycin ou doxorubicine-Bleomycin-Vinblastine-Dacarbazine) donc quatre en ce qui me concerne. Après la prise de constantes et l’administration de thérapeutiques complémentaires style anti-nauséeux, l’infirmière pose la première sur le PAC ou par voie périphérique, une veine du bras bien costaude si possible (ce qui fût mon cas, après mon doux épisode d’infection).  Toutes s’enchaînent assez bien, sur un temps plus ou moins long. Chacune a son caractère, si la première passe incognito, une autre transforme le pipi en grenadine et alors qu’une joue les coquettes et préfère vous imposer le couvre-chef, la dernière se prend un malin plaisir à vous filer un teint cadavérique.

Enfin, quatre heures plus tard, en moyenne, c’est terminé. Retour à la maison avec une incroyable sensation de gueule de bois, digne des plus grosses soirées étudiantes. Et on remet ça tous les quinze jours !

Petit à petit, au fil des cures et sinécures, on encaisse les effets secondaires : fatigue et dodo telle La Belle au Bois Dormant, nausées telles qu’ont pu les vivre les passagers du Titanic en plein naufrage, modification des saveurs transformant les chips en churros (véridique) et la gourmandise en dégoût, amicaux vomissements, le combo fatigue oculaire-sensibilité de la peau-perte de cheveux contre lequel le look du parfait petit cancéreux casquette-lunettes de soleil-écran total est vivement recommandé, percutants troubles digestifs divers, surprenant troubles de l’humeur, vulnérabilité à tout type d’antiques infections… Un vrai spectacle !

Petits mots à la louche face à ces tumultes : il est conseillé de fractionner ses repas, de manger ce qui vous fait envie, ne pas se laver les cheveux pendant les deux premiers jours, de mettre un vernis à ongles spécial pour ne pas les perdre, de ne pas s’épiler à la cire au risque de garder des traces sur la peau (donc anticiper AVANT le début des chimios si vous êtes concernés !), les rapports sexuels doivent être protégés (les sécrétions contiennent des déchets toxiques) (réjouissance !) (si l’effet première fois vous avait manqué…). Courage, je compléterai la liste au fur et à mesure que des choses me reviennent.

Si cet état peut durer une semaine, j’ai la chance de retrouver un état de forme à peu près convenable deux-trois jours après en général, en ayant bien conscience que certains troubles que je refuse de regarder dans les yeux sont encore là, comme tapis dans le placard. Mes petits monstres à moi…

En attendant le prochain tombé de rideaux, je vous envois toutes mes pensées les plus douces, merci de prendre le temps de me lire, imaginer vos yeux parcourir mes lignes me met du baume au coeur.

Révérence, avant rappel, prenez soin de vous,