Eté indien

Et puis Août est arrivé, comme apogée de l’été, avec ses cigales, ses épis de blés, ses soirs étoilés et du soleil ses rayons.

Ceux qui soignent et m’ont enveloppée n’ont rien à voir avec ceux qui réchauffent le cœur en terrasse, au petit matin, en se délectant d’un café-croissant. Ils sont insidieux, demandent l’obscurité, nécessitent d’être dans un tunnel, caché.

La première fois fût longue et pénible, quelques notions de sophrologie, de visualisation ou encore d’envies de sieste ne sauraient être de trop pour mieux supporter la difficulté du moment. Il y a rayons et rayons. Ceux de la tête et du cou me semblent à part tant le peau à peau est oppressant.

Flashback.

Le moule en silicone, réalisé quelques semaines auparavant, recouvre le visage, les épaules, le torse, ne laissant qu’un espace entre le nez et la bouche, et aucune liberté de mouvement. Je suis fixée à la table d’examen. Comme dans un sarcophage. Me voilà déesse égyptienne. Laissez moi une part de rêves.

On me donne une sonnette, bouton sauvetage, au cas où la crise de panique m’envahirait et on m’encourage vivement à m’en servir. Mon esprit de contradiction s’embraye. Je connais désormais ma bêtise de ténacité et sait d’emblée que je m’efforcerai du contraire.

Les minutes sont longues. D’Isis, je deviens maître yogi et m’immerge dans le Savasana, posture du cadavre. Pas convaincant, je l’accorde. J’ai beau sauter d’un continent à un autre, je n’en reste pas moins dans un tombeau. Je n’ai rien d’autre à faire qu’écouter les battements de mon cœur, au fil de mes respirations, à faire en sorte qu’elle ne s’emballe pas pour lâcher complètement prise, simplement accepter ce qui est, sans lutte, sans recherche de sens. Tout une métaphore. Je laisse mon esprit divaguer sur les plages landaises où je me promenais quelques semaines plus tôt, le bruit des vagues en fond sonore, l’air des embruns sur ma peau toute entière, les grains de sable crissant sous mes pieds nus.

La suite est surprenante. Les yeux fermés décuplent les sons, il semble que des choses tournent, bruit de crécelle sur démarrage d’avion à réaction, ça souffle on ne sait où, la table avance puis recule par petits à-coups. C’est inquiétant et ramène un peu brutalement à la réalité de l’instant. Que me fait-on ? Je ne vois rien, je ne sens rien, on me transporte ? Je suis l’homme au masque de fer. Prisonnière de cette chape, scellée, maintenue, planquée.

Je laisse s’envoler mon imagination, j’écris des scénarios, je joue des rôles. Comme tous les autres vacanciers, à travers la géographie et les époques, mon mois d’Août est un voyage à sa façon.

 

Les autres séances seront plus courtes, moins contraignantes, et puis très vite on s’habitue. On crée ses rituels, même dans la pénibilité. Comme les couchers de notre enfance, ceux-ci nous rassurent, cadrent nos angoisses quelles qu’elles soient. Mes histoires et bisous du soir, ce sera le sourire du manipulateur radio, la lecture de Dalva ou du Elle de décembre 2006 dans la salle d’attente, les mêmes visages et hochements de têtes entendus, la blouse de bloc à enfiler puis serrer contre moi la couverture.

A la sortie de la séance, c’est plus drôle, il y a l’agréable sensation d’être libérée, le reflet du front en papier bulle dans le miroir, en rire, envoyer une photo à mes proches, masser la peau pour que les marques disparaissent, se rhabiller, sourire de nouveau aux suivants et vite reprendre le fil de sa journée avant le lendemain recommencer.

Après des semaines de routine, les conséquences apparaissent comme en fin de vacances, lorsqu’on rentre à la maison. Plus rien n’a la même saveur, les aliments sont les mêmes mais n’ont plus trop de goût, la gorge est angineuse comme le lendemain d’un soir sans cardigan à la plage et les coups de soleil sur les zones exposées un peu trop intensément persistent et nécessitent un soin tout doux car la peau rougie cartonne peu à peu avant de peler complètement.

 

Et puis Septembre est là, avec sa sonnerie de rentrée, l’odeur des cahiers, les bonnes résolution, les étals riches des marchés. Ce mois de renouveau est mon préféré de l’année.

Aujourd’hui, il m’offre un nouveau départ, un vent d’été indien, marque un virage, un fabuleux tournant : enfin la fin de mes traitements.

Le jeu du foulard

Ou comment paradoxalement ce bout de tissu m’a évité l’asphyxie.

« L’enfer, c’est les autres », qu’il disait. L’infernal chez l’autre, c’est son regard car celui-ci me définit. On souhaiterait tous être plus forts que ça, plus fort que la recherche existentielle par pupilles interposées. Mais quel qu’en soit le degré, on y est toujours sensible, au moins un peu, et d’autant plus quand on traverse une période de vulnérabilité identitaire.

Ce matin là, croisant un reflet dans le miroir que je n’aimais pas, je m’interrogeais : « Pourquoi ? ».

Un pourquoi qui résonnait en moi de multiples façons : pourquoi ce crâne dégarni façon Saint Thomas entrant dans les ordres, pourquoi ce teint blafard, pourquoi des yeux tout étonnés sans protections maintenant que les cils et sourcils ont disparus, pourquoi ces cernes, cette tête toute ronde, pourquoi avoir cru que le casque réfrigérant me permettrait de garder une tête normale, pourquoi m’imposer ça, oui la Vie, c’est à toi que je parle, pourquoi me battre, pourquoi ce visage d’emblée dépressif dès lors que je ne souris plus, pourquoi tant de changements…

Ce pourquoi emmenait avec lui une autre question : « Est-ce là ce que je suis ? »

Et puisque mon reflet est ce que les autres voient de moi, que se disent-ils en me croisant dans la rue ?

Que j’ai tenté une expérience capillaire ?  Que je n’aurais pas dû raser mes sourcils ?

Que je suis anorexique ? Que je ne dois pas faire mon âge ?

Qu’oulala comme les adolescentes de nos jours ont du mal à se trouver !

Peut-être même qu’ils ne se disent rien du tout, qu’ils ne me voient pas, qu’ils ne me regardent pas et certains jours, c’est presque pire, parce que bordel ces jours-là je voudrais crier « Regardez moi, soutenez moi, j’ai besoin de vos sourires, d’un peu de votre énergie, de vos petits soucis, de savoir qu’il y a moins grave mais lorsque l’on va bien, mille dieux, c’est une montagne que ces poubelles éventrées, le  petit qui ne fait que se moucher, le chat qui fait pipi dans les escaliers ou encore le loyer à payer… » Pardon je m’égare.

J’ai alors quitté ma salle de bain et suis allée piocher un foulard dans mon entrée. Je l’ai noué, ce fût facile, quasi intuitif et j’ai compris. Que je me sentais mieux ainsi. Que ce bout de tissu tout bariolé me protégeait et en même temps, me définissait. J’étais plus sûre de moi, plus en phase avec ma réalité, mon identité, malgré le côté hyper stigmatisant qu’il me confiait. Ca a un côté triste mais oui, cette maladie avec son omniprésence, devient une part de nous et progressivement un peu nous. Aux yeux des autres, tout devenait plus clair : « cette petite a un cancer ».

L’après-midi même, je testais ma nouvelle identité dans les rayons d’un supermarché, ce fût drôle, ce fût émouvant, les sourires discrets, les regards appuyés, les yeux des mamies embués, on pourrait croire que je m’invente toute une histoire mais vraiment, ce fût incroyable de lire autant en si peu de temps avec si peu de changement !

Ce foulard, ce fût un second souffle, un renouveau, un pass pour les caisses prioritaires, un ticket pour l’empathie, une nouvelle marche dans le chemin de l’acceptation, un support au jugement des passants bien penseurs aussi, quand je buvais une bière ou que je m’interrogeais sur le kit chouquette à piocher aux rayons des vodka (Ti34, Ti115 et autres joyeux F24-25, je vous aime), j’ai cru lire dans des yeux « mais enfin, son foie va assez mal comme ça, elle n’a pas besoin de ça ! » (ce qui est vrai, ne nous le cachons pas !), mais enfin et surtout ce fût un piédestal à la tendresse.

L’autre, c’est surtout moi. Celle qui me regarde dans le miroir. Lorsque la rémission métabolique a été annoncée, j’ai cru que c’était terminé, que la vie d’avant pouvait reprendre, que je pourrais vite retourner travailler. Je me suis empressée de chanter la belle nouvelle à tous mais je réalise aujourd’hui comme on peut être pressés, comme le chemin est long et périlleux, comme il faut laisser le temps au temps. En rentrant le soir, en enlevant ce foulard, j’ai aussi compris ce qu’il m’aidait à m’avouer : mon appartenance à une nouvelle communauté.

 

 

Je profite de cet article pour vous dire merci.

Pour vos mots, votre bienveillance, votre soutien.

Merci de me nourrir de votre énergie, de vos expériences, de ce que vous êtes.

A vous qui me lisez, à ceux qui m’en ont fait des retours touchants, positifs, à ceux qui m’ont payé des tournées, à ceux qui m’ont tapoté l’épaule ou caressé le genou, à ceux qui m’ont écrit ou appelé, à ceux qui m’ont souri, et surtout surtout à ceux plus proches qui m’ont accompagné dans mon quotidien chaotique, soutenus dans mes chimios, regarder blanchir et tenus bons, m’ont serrés dans leurs bras, m’ont aimé malgré mes sauts d’humeur, vous vous reconnaissez j’en suis sûre et vous savez déjà tout ça mais merci encore d’avoir été là, sans vous, je ne sais pas.

 

Corps à corps

Le corps qui chicane et quelques bleus à l’âme.

Je te regarde de loin, quand t’es assis en tailleur, enfin immobile, stable, solide, montagne et je me demande comment tu tiens.

Malmené au fil des tempêtes, au fil des quinzaines, rempli, chamboulé, vidé, sans même plus savoir ce que tu peux prendre et garder, et pourtant « debout bien que blessé ».

Tes bras sont devenus plus maigres mais tatoués de nouvelles lignes, bleues, vertes, violettes, comme un tatouage sans encre, veines apparentes sur peau translucide. Pas une camée, mais je me demande. Je me demande si t’arriverais à filer droit sans produits, si toi petit corps, ça y est, enfin, tu t’en es sorti.

Fidèles échasses de mes caprices, des jambes qui portent et me supportent. Sur routes ou chemins, semelles ou pédales, le mouvement toujours comme garant de l’équilibre. Et puis, c’est dans le chlore que tu exultes, t’entêtant d’un parfum depuis si longtemps inscrit dans les pores de ta peau. Une peau qui marque tout, hypersensible, enveloppe fragile, devenue rancunière, marquée au fer rouge par la bataille, avec des traits grossiers qui tendent à s’affiner.

Au sommet, ton crâne offre une version « oisillon tombé du nid », avec des petits poils sur le caillou, bandes chauves sur pic dégarni, cils fuyants, sourcils absents, le tout te donne un air paradoxalement vieillissant. Et il y a ton dedans, heureusement qui ne se voit pas, car houla quel bordel, c’est d’un autre âge, une chambre d’ado, un sac de nœuds, une usine à plein régime, on croirait un marché de Noël au 23 décembre, une effervescence constante mais pas forcément productive, des paillettes et des étoiles filantes comme autant de recoins plus sombres et pensées gluantes.

Je te regarde de loin, quand t’es allongé dans ce tunnel, prêt à livrer certains de tes secrets.

Pour le verdict, on t’a mis à nu. Plus de chapelet ni collier de perles, ni dans le cou ni aux aisselles, ni aux poumons ni près des gros vaisseaux, parait que les visibles, les arrogants, les grands méchants sont partis mais les sournoises elles non, préfèrent encore passer l’été et rester à tes côtés.

Tu donnes tout petit corps, courageux, tenace, acharné, tu te bats encore je le vois bien.

Tu t’attelles à rayonner et tu fais bien, parce que c’est l’épisode qui vient.

Si l’imagerie ne le montre plus, les petites invasives se disséminent encore et le combat continue.