Le jeu du foulard

Ou comment paradoxalement ce bout de tissu m’a évité l’asphyxie.

« L’enfer, c’est les autres », qu’il disait. L’infernal chez l’autre, c’est son regard car celui-ci me définit. On souhaiterait tous être plus forts que ça, plus fort que la recherche existentielle par pupilles interposées. Mais quel qu’en soit le degré, on y est toujours sensible, au moins un peu, et d’autant plus quand on traverse une période de vulnérabilité identitaire.

Ce matin là, croisant un reflet dans le miroir que je n’aimais pas, je m’interrogeais : « Pourquoi ? ».

Un pourquoi qui résonnait en moi de multiples façons : pourquoi ce crâne dégarni façon Saint Thomas entrant dans les ordres, pourquoi ce teint blafard, pourquoi des yeux tout étonnés sans protections maintenant que les cils et sourcils ont disparus, pourquoi ces cernes, cette tête toute ronde, pourquoi avoir cru que le casque réfrigérant me permettrait de garder une tête normale, pourquoi m’imposer ça, oui la Vie, c’est à toi que je parle, pourquoi me battre, pourquoi ce visage d’emblée dépressif dès lors que je ne souris plus, pourquoi tant de changements…

Ce pourquoi emmenait avec lui une autre question : « Est-ce là ce que je suis ? »

Et puisque mon reflet est ce que les autres voient de moi, que se disent-ils en me croisant dans la rue ?

Que j’ai tenté une expérience capillaire ?  Que je n’aurais pas dû raser mes sourcils ?

Que je suis anorexique ? Que je ne dois pas faire mon âge ?

Qu’oulala comme les adolescentes de nos jours ont du mal à se trouver !

Peut-être même qu’ils ne se disent rien du tout, qu’ils ne me voient pas, qu’ils ne me regardent pas et certains jours, c’est presque pire, parce que bordel ces jours-là je voudrais crier « Regardez moi, soutenez moi, j’ai besoin de vos sourires, d’un peu de votre énergie, de vos petits soucis, de savoir qu’il y a moins grave mais lorsque l’on va bien, mille dieux, c’est une montagne que ces poubelles éventrées, le  petit qui ne fait que se moucher, le chat qui fait pipi dans les escaliers ou encore le loyer à payer… » Pardon je m’égare.

J’ai alors quitté ma salle de bain et suis allée piocher un foulard dans mon entrée. Je l’ai noué, ce fût facile, quasi intuitif et j’ai compris. Que je me sentais mieux ainsi. Que ce bout de tissu tout bariolé me protégeait et en même temps, me définissait. J’étais plus sûre de moi, plus en phase avec ma réalité, mon identité, malgré le côté hyper stigmatisant qu’il me confiait. Ca a un côté triste mais oui, cette maladie avec son omniprésence, devient une part de nous et progressivement un peu nous. Aux yeux des autres, tout devenait plus clair : « cette petite a un cancer ».

L’après-midi même, je testais ma nouvelle identité dans les rayons d’un supermarché, ce fût drôle, ce fût émouvant, les sourires discrets, les regards appuyés, les yeux des mamies embués, on pourrait croire que je m’invente toute une histoire mais vraiment, ce fût incroyable de lire autant en si peu de temps avec si peu de changement !

Ce foulard, ce fût un second souffle, un renouveau, un pass pour les caisses prioritaires, un ticket pour l’empathie, une nouvelle marche dans le chemin de l’acceptation, un support au jugement des passants bien penseurs aussi, quand je buvais une bière ou que je m’interrogeais sur le kit chouquette à piocher aux rayons des vodka (Ti34, Ti115 et autres joyeux F24-25, je vous aime), j’ai cru lire dans des yeux « mais enfin, son foie va assez mal comme ça, elle n’a pas besoin de ça ! » (ce qui est vrai, ne nous le cachons pas !), mais enfin et surtout ce fût un piédestal à la tendresse.

L’autre, c’est surtout moi. Celle qui me regarde dans le miroir. Lorsque la rémission métabolique a été annoncée, j’ai cru que c’était terminé, que la vie d’avant pouvait reprendre, que je pourrais vite retourner travailler. Je me suis empressée de chanter la belle nouvelle à tous mais je réalise aujourd’hui comme on peut être pressés, comme le chemin est long et périlleux, comme il faut laisser le temps au temps. En rentrant le soir, en enlevant ce foulard, j’ai aussi compris ce qu’il m’aidait à m’avouer : mon appartenance à une nouvelle communauté.

 

 

Je profite de cet article pour vous dire merci.

Pour vos mots, votre bienveillance, votre soutien.

Merci de me nourrir de votre énergie, de vos expériences, de ce que vous êtes.

A vous qui me lisez, à ceux qui m’en ont fait des retours touchants, positifs, à ceux qui m’ont payé des tournées, à ceux qui m’ont tapoté l’épaule ou caressé le genou, à ceux qui m’ont écrit ou appelé, à ceux qui m’ont souri, et surtout surtout à ceux plus proches qui m’ont accompagné dans mon quotidien chaotique, soutenus dans mes chimios, regarder blanchir et tenus bons, m’ont serrés dans leurs bras, m’ont aimé malgré mes sauts d’humeur, vous vous reconnaissez j’en suis sûre et vous savez déjà tout ça mais merci encore d’avoir été là, sans vous, je ne sais pas.

 

8 commentaires sur “Le jeu du foulard

  1. je vais juste prendre 30 secondes, pour te dire merci à toi, un parce que ça fait plaisir de croiser des gens sympa avec la bonhomie qui vous caractérise, toi et ton homme de Verdalle 😉
    Un merci pour tes témoignages, pour ta plume, parce que aussi au delà de la thématique y a la manière et il faut le dire (quel talent jean michel ! )
    Et un merci de montrer que les gens ont du courage, ça fait un peu grand discours mais c’est vraiment appréciable.
    Je te souhaite plein de belles choses, de la force toujours plus pour avancer, et des apéros avec des graines de courges et des cornichons qui n’en finissent plus.

    Damien (le pote des voisins relou d’en face)

    bise

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  2. Tu es incroyable ma belle.
    Ton foulard te va à ravir, il fait ressortir tes yeux plus que tout 😍
    Je t’embrasse en attendant la prochaine chouquette aux tignous ou aux farwest !

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  3. Merci à toi pour cette plume superbe, et cette belle leçon d’humanité que tu nous donnes. Ton courage et ton sourire me donnent une énergie toute particulière, alors à travers mon écran je t’envoie des câlins du sud-ouest et te remercie encore.
    Camille

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