Les pendules à l’heure – SAINTELYON 2019

Marina Abramovic – « On ne doit pas se contenter de peu. Le peu, c’est pour après, quand on est morts. Quand on est vivants, il faut tout faire très fort. »

 

C’est bercée par ces mots, relatés par Claudie Gallay dans son joli dernier livre « La Beauté des jours » que je pris le départ, dans la nuit, au milieu de 7000 autres névrosés, frontale allumée et baskets aux pieds.

Le traditionnel rendez-vous de Décembre.

Des semaines que je l’avais en tête sans savoir s’il fallait officiellement que je me lance. Et puis, encore une fois, j’ai craqué. En psychiatrie, on parle de passage à l’acte. En deux clics, j’étais inscrite.

– Tu fais chier Internet, qu’on se le dise, d’avoir rendu certaines choses aussi faciles…

La SaintéLyon.

De nouveau, oui.

C’était si beau l’an passé… Ce sentiment d’accomplissement à la ligne d’arrivée me porte encore. C’est dans l’idée d’un moment méditatif intense, d’une nuit rien qu’à moi, pour faire le point, me vider la tête et laisser aller mes jambes que je me suis convaincue d’y retourner.  Une course sans goût de revanche, cette fois, juste pour participer à un mouvement commun, pour la beauté des loupiotes dans la nuit, pour n’entendre que des souffles dans le silence des monts du lyonnais (interrompu par des « Michel ? » synonymes de partenaires perdus) et rien d’autre. Pour l’histoire commune avec mon semblable que seules savent créer les courses difficiles.

Sauf qu’évidemment rien ne s’est passé comme je me l’imaginais.

– « Il était une fois mais pas deux ! »

Décryptage.

D’abord, la banalisation des faits.

– Instagram, tu fais chier aussi, d’ailleurs, parce qu’à en voir d’autres s’aligner sur la course que je portais si cher dans mon coeur depuis l’an passé, ben j’y ai cru, moi, tu m’as inspirée, motivée, relancée. Alors qu’entre nous, on peut se l’avouer, je n’étais peut-être pas correctement préparée.

– Tu entends Petit Corps ? Faute avouée à moitié pardonnée ? Hein, dis, tu m’aimes encore ?

Ensuite, la transformation en épopée.

Les meilleurs supporters de la Terre ont répondu présents, évidemment, même si à l’annonce de mon dossard, l’enthousiasme fût d’emblée attaqué par les souvenirs de la nuit pluvieuse et glaciale de 2018.

– Tu es sûre ? Parce que j’ai passé le pire moment de ma vie, moi, l’année dernière…, dira l’homme, un soir de doute.

Dieu soit loué, ils sont à jamais plein de ressources et la désormais célèbre raclette nomade du Parc des Expos de Saint-Etienne suffit à revigorer les troupes.

Après avoir quitter le hangar de pré-course, digne d’une déclaration de guerre, à l’ambiance si étrange, où des coureurs dorment à même le sol dans des duvets ou couvertures de survie déjà déballées, Valentin et moi rejoignons la foule qui s’empressent déjà. Nous voici au milieu du peloton, à attendre notre tour, avant de nous élancer dans la troisième vague. Cette attente fût en réalité le plus joli moment de la course ! Derrière la ligne de départ, il y avait des sourires, des rires, des lumières qui clignotent, les manteaux oranges de nos suppporters (qui leur vaut à chaque fois d’être pris tout au long de la nuit pour des organisateurs) (du coup ils rentrent avec des pullovers des années 90, des bouteilles vides, des emballages, des mouchoirs, et surtout des connaissances intimes des problèmes intestinaux de chacun, ils sont ravis !), puis un début de tension interne, la voix du speaker, les notes de U2… Et puis, notre tour… Cet instant d’entre-deux eaux, tu prends la vague, c’est la tienne, et c’est maintenant.

Il était minuit.

– J’aurais pu jouer les Cendrillon mais vous connaissez mes rêves de petite fille, c’était plutôt team Mulan par ici.

On s’élance en solo, chacun de notre côté, d’emblée trop vite bien sûr. La suite, c’est donc l’hyperthermie qui toque, et m’oblige à m’arrêter pour enlever une couche. Choix dommageable quelques minutes plus tard puisque la pluie glacée démarre ensuite et me fait regretter cette décision pourtant nécessaire, pluie qui par ailleurs décidera de ne plus jamais s’arrêter.

Un premier ravitaillement à remettre un pantalon de pluie déjà trempé de sueur, et paf la fermeture éclair, on adore, ma soeur sacrifie son élastique de cheveux et ni vu ni connu, je repars le coeur réchauffé par leurs encouragements. Le hasard fait bien les choses, je retrouve Valentin, nous affrontons Sainte-Catherine ensemble avec de la boue, de la boue, encore de la boue, partout, partout et des torrents de gadoue, mon appareil digestif fait des siennes, et c’est le drame. Une belle glissade au 35ème. Ce qui me semble de prime abord n’être qu’une frayeur, devient en quelques pas beaucoup plus sérieux que cela, il y a une pointe inquiétante dans la hanche qui m’annonce une suite encore plus difficile, on ressent si vite ces choses-là, quand ce n’est pas une simple excuse qu’on s’accorde pour ne pas continuer de se donner, ma confiance s’échappe du coup un peu, mes appuis deviennent moins sûrs, lever le genou est un supplice, ma cheville se tort, souvent, sans que rien ne parte en vrac, concrètement, ma hanche me lance, mon corps est entré en lutte. L’hypothermie réactionnelle à l’arrêt au deuxième ravitaillement me pétrifie, mes vêtements sont trempés d’eau glacée, la pluie tombe encore et encore, et celui qui manquait, le brouillard s’invite à la partie, il y a des portions tellement inondées que l’eau nous arrive mi-mollet…

Bref, des conditions tropicales, vous l’aurez compris, et le fameux « putain mais pourquoi ??! » me trotte dans la tête. Mais ce que je retiens surtout c’est ce moment de fragilité, mon optimisme qui s’envole, comme cela m’arrive rarement, depuis cette pseudo-chute aux alentours des trentièmes kilomètres, et le voile qui s’installe sur mon regard en envisageant les quarante suivants… Je me dis que ça va être dur, mais qu’on va y aller, que je ne lâcherai pas, ni mon corps, ni Valentin. Il fût un temps où je disais qu’abandonner une course serait ma plus belle victoire. J’ai compris dans cette nuit noire, que ce ne serait jamais une option. Je ne suis pas la plus affûtée, la mieux équipée, je ne me nourrit pas comme il le faudrait , je ne fais pas assez de fractionnés… Mais je suis de ceux qui poursuivront, coûte que coûte. Désormais j’en suis sûre, mon mental sera toujours capable de m’accompagner là où mon coeur souhaite aller.

Alors, malgré tout, on a continué sur notre lancée, je revois avec beaucoup de tendresse finalement, Valentin qui s’endort en courant, ses hallucinations, ses Haribos, les montées à reculons, Mon Dieu comme ce fût long, les blagues de notre staff technique, les sandwich Tuc-chocolat noir de quand rien ne va plus, les frontales qui s’éteignent, le jour qui se lève, puis les vingt (affreux et interminables) petits derniers… A se répéter « on va y arriver, si je te jure, c’est la merde mais on va y arriver » en regardant, impuissants, beaucoup de vagues de participants nous doubler…

Enfin l’arche d’arrivée, libératrice avec mes grosses larmes de bébé.

Bilan et moralité ? Dans la vie parfois, il vaut mieux se laisser tomber.

11h de course… Une déception, bien sûr, celle de ne pas avoir accompli l’espéré mais une belle leçon de persévérance encore, de solidarité (merci à toi Valentin <3), d’amour pour ceux qui me soutiennent sans condition (merci encore vous savez tout <3) et beaucoup de choses à analyser. Côté santé, quand même, un bon claquage musculaire côté insertion du psoas, quadri et moyen fessier. Aaah… C’était donc ça…

Est ce qu’un jour je reviendrai sur ces chemins ? Oui. Mais pas tout de suite. La digestion sera longue. La rééducation aussi, qu’elle soit physique ou au plaisir de courir. Cette pause sera salvatrice. Je le sens, je le sais.

Dernière note à moi-même : On ne tire pas la langue à cette course. La SAINTELYON est une grande dame qui se respecte… Mais depuis mon esprit se tarabiscote et je me perds un peu dans les proverbes… Certes ce qui ne te tue pas te rend plus fort et blablabla mais bon, je crois que les ex- finalement, c’est bien AUSSI de les laisser dans les souvenirs… A moins qu’on ne se dise, jamais deux sans trois ? 😉