Le droit d’être triste

Tellement bercée par mes élans de positivités, j’ai lutté pour garder le masque du sourire tout au long de mes mois de maladie, traitements et temps suivants. Jusqu’à maintenant. Paradoxal, n’est ce pas ? Difficile de comprendre, maintenant que tout va mieux, que tout doit filer droit et que l’heure soit à la reprise de la vie d’avant, que je flanche. Que je chiale, que je me sente seule, alors qu’objectivement ce n’est pas le cas, que mon humeur fasse des loopings, que je m’enterre dans la fatigue, que je me sente mal dans mon corps, je ne trouve ma place nulle part, que je cherche du sens dans tout, que je suis insatisfaite, que je me sente loin de mes utopies, ce qui est con, je le sais, parce que ma vie est chouette, les projets actuels sont chouettes mais cet état nuageux reste.

Je suis infirmière en psy, je le rappelle. Donc quand je prends du recul sur moi-même, bien sûr que j’entrevois quelques traits que je reconnais bien. Et que je me refuse de nommer.

La voie de l’acceptation.

Quel long chemin, quel long chemin, putain.

Du coup, je m’interroge sur ce que je n’arrive pas à accepter.

Ce corps sur lequel je ne peux plus compter ?
Qui me désespère avec ces cicatrices, cheveux trop courts, cernes, teint vite blafard, tendinites à répétition, refus d’écarts plaisir ou alcoolisations ?
Cette vie si imprévisible qui m’a déstabilisé ?
Cet état d’urgence de rêves à réaliser, maintenant que je me suis prise en pleine face la possibilité en une fraction de seconde de tout voir basculer ?
D’avoir eu peur ?
De ne pas être une Toute Puissante ?

Je sais que ce n’est pas réjouissant de lire tout ça, vous n’êtes d’ailleurs pas obligés d’aller au bout, que c’est assez loin de l’image que je dégage et m’efforce de montrer. Mais je me dis que ça peut servir à d’autres en fait, que ce soit rassurant de savoir qu’on est pas seuls dans cette situation. Un peu déprimée après coup, déboussolée aussi.

La vie après le cancer. Gros challenge qui se profile.

Si vous avez des idées, je prends. Si vous êtes concernés, je prends aussi. Et vous envois tout mon amour.

Aurélie.

Silence, ça (re)pousse.

Et vous prendre un peu la tête (mahah). Au rythme d’une valse à trois temps.

Première partie.

Emmanuelle Colin, source Pinterest

Ceux que j’ai contacté reconnaîtront le sujet, je les remercie d’avance pour leur indulgence et leur réassurance face à mes remues-méninges perpetuels.

Mes cheveux repoussent. Pour être tout à fait honnête, ça fait déjà quelque temps que je n’ai plus le crâne approximatif. Néanmoins en terme de repousse, on reste sur quelque chose d’assez aléatoire. Brouillon, inabouti, tel le dessin d’un enfant de 4 ans et demi. Après l’épisode poivre-et-sel et la phanère crépue, je vis actuellement une sorte de désordre capillaire : frisé et épais dessus, souple sur les côtés, le tout dans deux teintes plus sombres que mes cheveux d’avant. Ah, le cheveu d’avant… Tout le problème est là. Oui toi, l’idéal, que j’avais tant aimé détester pourtant.

Ce qui me frise sur le sommet actuellement me pose une question bien plus profonde je crois : du « que veux-tu faire de ta tignasse » qui devient « quelle image post-merdier choisis-tu de renvoyer désormais ? » Oui parce qu’on rigole, on rigole, mais ces petits centimètres, si futiles, si anodins, si trois-fois-rien, je le répète sont vraiment des marqueurs de notre identité. Que le dredeux ou le rouquin me jette la première pierre si je me trompe ! Les autres les voient vite, ils participent à nous définir, renvoient forcément une notion, une idée, une histoire ou une appartenance. Alors bien sûr, notre personnalité ne se résume pas à ces centimètres là, mais en attendant, la fille aux cheveux courts que je suis devenue ne sait plus, si elle veut les voir repousser ou les garder comme ça. Les colorer ou attendre. Les transformer ou les assumer. Elle pèse le pour et le contre à aller chez le coiffeur à chaque fois qu’elle croise le reflet de la dame dans le miroir (oui je ne me suis toujours pas habituée).

J’épluche internet, pinterest, youtube et les vidéos de « journal de pousse », je bade mes mèches d’océan, j’essaye des foulards, bonnets, pinces, noeuds, tanne mon homme pour qu’il me mette du gel dans les cheveux. Je rêve de les raser un jour, de mettre des extensions le lendemain, en traditionnelle girouette, je les veux blonds, acajous puis bruns. Avec des boucles d’oreilles, je suis la mère à Manu, en débardeur, je me sens transgenre, et en tenue de sport, on me questionne sur mon orientation sexuelle. Quel monde de cases, enkysté dans ses clichés… Je fais des stats de ce que me disent les autres, je me pose la question 20 fois par jour. Je les tripote, les soulève, la raplaplatisent mais jamais ne les laisse tranquille.

Finalement, c’est assez symbolique de l’après-cancer cette histoire de cheveux. Qui je suis, je ne le sais plus. C’est comme s’il s’agissait de choisir d’être devenue un peu une autre personne, transformée par le combo maladie-combat ou vouloir absolument redevenir celle d’avant pour oublier, faire oublier et passer à autre chose. On peut aussi se dire que ça va repousser sans effacer… ?

Ce qu’en disent ces adorables autres, n’est qu’un avis, je le sais bien. C’est au fond de soi que cela se joue et pour le moment c’est tout flou.

 

Deuxième partie.

Une après-midi. Une terrasse. Du soleil. Et l’émission en podcast d’Ali Rebeihi. Grand Bien vous fasse. Un thème : « quand nos coiffures racontent ce que nous sommes ».

Là. Pas plus. Ou comment légitimer ma réflexion. Je choisis donc de vous transcrire quelques moments choisis parce que ça m’a fait du bien, Grand Bien, je dirais même, cette discussion. Je passe et repasse donc ce sujet au peigne fin (mahah bis).

Le temps d’un tour chez le libraire pour toucher du doigt Un etnologue chez le coiffeur de Michel Massu et Afro de Rokhaya Diallo. Et de découvrir le film, Le mari de la coiffeuse avec Jean Rochefort.

Je découvre ainsi à quel point la coiffure est un vrai sujet, un symbole de qui nous sommes, de notre place culturelle et sociétale, bien sûr c’est différent, que l’on soit afro, latino ou de la haute, j’apprends comme elle permet de classer les gens, distinguer des appartenances, qu’elle est sujet de conflit, un choix politique même parfois, une manière de revendiquer une conviction ou de transmettre un message. Le cheveu long lui, est associé à la séduction, la féminité, la fécondité. Je le remarque aussi comme ce cheveu court semble passer un message de « volonté de ne pas être approchée », comme le dit Rokhaya Diallo. Moi aussi, je trouve que le regard des hommes flatte moins mon ego. Quelle importance me dira t-on ? Tant que tu plais au tien, le reste n’est rien. Ce n’est pas faux, mais cet ego si carencé par les chimios ne serait pas contre quelques secondes mégalo.

Enfin, sur internet, un article de l’Express où je lis également ce passage retranscris de la Bible, accrochez vous, c’est fantastique :

Dans le chapitre 11 de la Première Épitre aux Corinthiens, un livre du Nouveau Testament, l’apôtre Paul écrivait: « Toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef; car c’est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu’elle se fasse tondre! Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile. L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. En effet, l’homme n’a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme […] C’est pourquoi la femme doit avoir sur la tête une marque de l’autorité dont elle dépend. » 

Chouette non ?

« Honteux »… Le terme est fort. Mais on comprend mieux comme la tonte fût une manière de rendre honteuses certaines femmes pendant la Seconde Guerre Mondiale ou les prostituées d’autres époques. Si le crâne de la femme apparent est synonyme de honte dans notre culture marquée par l’apport chrétien, peut-être est-ce inconsciemment juste à cause de cela qu’il est difficile pour les femmes de vivre avec le cancer aujourd’hui ?

 

Source Pinterest

 

Troisième partie.

Donc, ça ma piqué et je suis allée « me faire une tête » chez ma douce coiffeuse. Celle qui devient psychologue le temps de quelques coups de ciseaux. Celle qui a su avoir les mots, celle qui a suivi mon parcours, une femme ou plutôt deux qui sans trop le savoir m’ont vraiment soutenu. Oui, elles furent thérapeutes, m’ont permis de marquer cet évènement important de ma vie, de m’accoutumer et au fil des passages chez elles, m’ont aider à mieux apprivoiser ce moi d’aujourd’hui.

Alors du coup ?

Alors qu’est ce que j’ai fait ?

Alors j’ai choisi d’emmerder la honte et j’ai rasé.

Aurélie.

 

Birthday

 

C’était il y a un an.
Il y a un an, je franchissais les portes (du pénitencieeeeer) du bloc pour le PAC et depuis, comme sur un radeau, la vie m’a un peu brinquebalée.
J’aurais appris, encore un peu plus, à tenir bon.
A garder le sourire en pataugeant dans les emmerdes.
A relativiser.
Parce qu’objectivement, c’était chiant mais pas si pire (la Haute Savoie si tu m’écoutes).
J’ai la chance de pouvoir me dire, un an après que c’est fini.

Un an au ralenti, un an en accéléré.

Un an à apprendre…

A découvrir la vie, quand on sort du mouvement métro-boulot-dodo, à réaliser comme l’on est pas indispensable dans cette société alors comme il est indispensable de savoir se tourner vers soi, à ne pas vouloir réussir dans LA vie mais bien dans SA vie.
A changer d’angle de vue.
A tester des trucs anodins, ridicules et trouver ça important.
A rendre le petit plus grand.

A ne pas aimer, à s’en donner le droit.
A râler parfois.
A ne pas être le patient parfait.
A savoir qu’on ne sera plus jamais le même soignant.
A s’autoriser à chialer dans les bras de quelqu’un.
A parler aussi de ce qu’il y a au fond, tout au fond.
A gagner en authenticité.

A cuisiner un peu mieux, à découvrir des goûts nouveaux, à tester la nausée et des litres de cafés.
A colorier des trucs sans autre sens que de remplir les journées vides, à dessiner, à écrire sur un cahier, à l’encre ou au clavier.
A commencer mes journées avec des postures de yoga et les finir en Savasana.
A ressortir l’appareil photo.
A courir, encore courir, à nager, à pédaler.
A ouvrir du courrier le coeur d’avance tout léger.
A lire des articles flippants de numérologie.
A errer dans le même parc tous les jours, avec un freesbee et une douce Naïa comme compagnie.
A découvrir des podcasts inspirants.
A lire de nouveaux magazines, de nouveaux auteurs, des blogs, des BD vers lesquelles je ne me serais pas tournée.
A être seule, à me suffire certains jours, à le dégueuler d’autres.
A retrouver les Autres, chers vous Autres et les aimer encore plus.

A partager avec vous mon auto-psychanalyse boiteuse.

A faire l’enfant avec des crayons.
A faire l’ado les jours de pluie.
A faire l’adulte avec des projets.
A faire la petite vieille à la tombée de la nuit.

Un an… Quel vertige, quel trois fois rien pour tout ça.
Quel prodigieux coup de pied au cul.
Quel appel à la légèreté et au plaisir.
Quel appel à la danse, au cri, au silence, à la vie…

Aurélie.

La tasse.

 

Joanne Ho – Celebrate the Joy of Swimming

 

Un parallèle de cet instant sur la plage.

Après avoir été bercée par les allers et venues des vagues, de longues minutes passées en étoile, flottante, à digérer, à regarder le ciel et écouter, les oreilles immergées, le fond marin et la vie d’au loin en sourdine. Après cette attente réconfortante, un peu absente du monde, quelques temps. Après la longue nage dans l’océan.

La tête reprend vie, réveille le corps engourdi, il est temps de sortir, de rejoindre la terre, les autres, cette place qui attend, le mouvement.

Seulement c’est l’océan, et pour poser un pied sur la plage, il faut d’abord passer le mur des remous. C’est un pari, choisir la bonne accalmie, le juste entre-deux, une danse entre les éléments, prendre le bon élan.

Et il m’a fallu plusieurs reprises.

Fidèle à moi-même, j’ai couru d’abord pour misérablement m’affaler quelques mètres plus loin dans le premier rouleau, dans la machine à laver, j’ai avalé de travers, fait machine arrière, un peu sonnée, « les jambes en godillon », repliée dans mes quartiers. De la même manière, une deuxième fois, et puis d’autres, j’ai recommencé. En vitesse, comme si de rien n’était, comme si le corps était tout frais, en trottinant dans la baïne encore, sans regarder en arrière non plus, rien je vous dis, rien, c’est tout bon, il n’y a rien eu. Le résultat fût le même. Echec et tasse, retour aux pénates.

Finalement rester en surface en terrain hostile était plus simple, je savais nager, j’apprenais depuis toute petite alors je me sentais mieux armée. Mais là je fatigue, je m’épuise, je ne sais pas, je ne sais plus.

On m’avait dit que l’après n’était pas simple mais ainsi, je n’aurais pas cru. Le gros de l’effort, étant passé, la suite me semblait formalité.

Les copains de plage se sont levés, ont rangé momentanément les mots croisés, arrêté les ballons de volley, ils me regardent, m’encouragent mais ne peuvent m’aider. Je les rassure d’un petit coucou et d’un grand sourire, c’est bon, tout va bien, j’arrive,  je maîtrise, on va pas appeler David Hasselhoff quand même, vous en faites pas, j’ai pas besoin, je vais y arriver ! On s’amuse de mes roulades, je ris moi-même de mes infructueuses tentatives, du Stérimar dans les narines, du sable dans les dents, j’arrive, j’arrive, un petit moment…

Je mentalise des techniques mais bien sûr, je veux aller trop vite. Chaque coup de fatigue amène ses doutes. Vais-je y arriver ? Ne suis-je pas déjà trop fatiguée ? Je pourrais la demander bien sûr, cette main tendue, cette perche de secouriste mais je veux faire seule, vous comprenez ?

Sur la plage, ils sont moins nombreux à m’attendre déjà, je le vois bien, je ne leur en veux pas, ils continuent leur vie, je comprends bien. Mais ceux qui restent valent tout l’or de mon monde, alors je m’accroche, je me relève, je ne lâche pas, je retente, j’arrive, promis, ne vous en faites pas, je vous dois bien ça.

J’émerge aujourd’hui, je crois. Je tousse encore, mais je crois que c’est bon, j’attends de reprendre complètement mes esprits, debout, les mains en équerre, les yeux au sol, les pieds s’enfonçant dans les sables mouvants, encore un peu en équilibre. Je lève la tête, on me sourit, on dit que c’est la bonne cette fois-ci ?

Le mythe de la convention AERAS.

Ou quand Bricolo et Bricolette font des projets. Ou encore l’art de choisir le bon moment.

Petite histoire du soir.

Nos vies sont des montagnes russes.

Il était une fois un 10 février quand nous signions une promesse de vente d’un terrain avec une jolie idée : construire nous même une grosse cabane au milieu des collines pour pouvoir y entasser à notre guise chiens, chats, poules, tomates, courges et moutons. Le cœur léger des jeunes premiers, il ne nous restait que les banques à visiter, une partie presque d’avance gagnée. Sur le papier, tout était joli-joli. Le notaire était tout sourire et le banquier nous avait tapé dans la main lors de la simulation, alors bon, comme sur des roulettes, qu’on s’était dit. Mignons-mignons que nous étions.

Et puis le 15 février, le diagnostic est tombé. Parenthèse d’anecdotes, il faut dire que nous étions en pleine semaine de la schkoumoune avec Bricolo. Entre la coupure de notre ligne téléphonique (donc de l’accès internet bien sûr) (qui dura des semaines entières), nos toilettes bouchées, les ergots canins arrachés et le suicide gallinacé (RIP Lucette, si tu nous écoutes), l’annonce du lymphome n’était qu’une apogée.

La fleur au fusil encore bien là mais déjà un peu flétrie, nous commencions donc le tour des banquiers, qui d’emblée ont aimé notre budget maitrisé, notre projet pas démesuré, nos rêves minimalistes (non pas de piscine, non non pas de suite parentale, non non pas de grandes baies vitrées, non non pas de chambre avec lit à baldaquins ou autres galerie des glaces).

Et puis, le questionnaire de santé.

Et puis, le questionnaire de santé…

Je laisse ses mots volontairement résonner tant ce bout de papier a failli tout péricliter.

Autant vous dire que l’écart de la norme est très mal supportée par nos amis les financiers. Certains nous ont expliqué qu’une simple variation de poids avait justifié des mois d’attentes et de questionnaires complémentaires, alors moi et mon Hodgkin, on ouvrait la porte à toutes les fenêtres.

Tendre banquier quand je lui ai dit, « euuh, on vient de me diagnostiquer une maladie de Hodgkin… » qui me répondit « aaah bah c’est pas grave, c’est pas comme si c’était un cancer ! »

Oui, alors, justement…

Justement, j’ai un cancer mais ce n’est pas si grave, comme je suis en bonne santé, en quelques mois ce sera plié et je retournerai travailler. En plus, j’ai une chance dingue, je suis fonctionnaire donc je vais continuer d’être payée, sur mon compte, mon arrêt, vous ne le verrez presque pas passer. Sauf qu’il était déjà trop tard, les cases étaient cochées, le disque déjà rayé.

Avoir l’ambition de faire des projets quand on a un cancer c’est chercher désespérément une assurance pour un prêt immobilier, scanner des papiers, expliquer cinquante fois son problème sur messageries vocales, découvrir le mythe que représente la convention Aeras qui facilite l’emprunt pour les personnes EN REMISSION OU SANS TRAITEMENT DEPUIS PLUSIEURS ANNEES mais pas en cours de traitement (merci Madame mais non, revenez plus tard, on vous assurera avec plaisir… en 2023), faire moult visites chez le généraliste pour remplir des questionnaires semblables mais pas tout à fait donc y retourner, et encore y retourner, et encore y retourner… Avoir le cœur serré en ouvrant chaque courrier, entendre des bons conseils, papoter testament à 26 ans, avoir le moral en dents de scie, y croire parfois parce que cette fois c’est la bonne « oui, on a assuré quelqu’un dans votre cas » et puis finalement non, alors rechuter.

 

On a tenu bon. J’ai tenu bon. Parce que je culpabilisais d’avance. D’être la responsable du projet qui coule, d’avoir moi-même percé la coque d’un navire qui tenait pourtant si bien les flots avec mon cancer et mes chimios. Beaucoup m’ont dit que je n’y étais pour rien mais comment ne pas s’auto-flageller en telle situation ?

Bricolo a tenu bon lui aussi, n’a pas perdu la foi en notre projet, continuer les dessins, continuer d’espérer et sa maison de visualiser, même si au fur et à mesure les espoirs s’amenuisaient, quand même l’énergique courtier s’est avoué dans une impasse, quand on m’a expliqué de manière aberrante qu’avec le Sida ça aurait été plus simple ou quand l’administratif a failli nous perdre. Pour confidence, je crois que ça a été une manière inconsciente pour lui de moins penser à ma maladie et c’est très bien ainsi.

Après des mois de lutte contre le cancer et pour ce projet, nous avons vu une lumière, petite d’abord comme le bout d’un tunnel puis plus grande enfin. Le bouche à oreille, l’ami d’un cousin, un banquier un peu plus humain, enfin un geste, un sourire, une main, on nous a fait confiance et validé mon assurance, dégotée dans un petit coin, loin de mon chez moi, ailleurs en France, elle aussi sortie d’une discussion autour d’un Saint Emilion.

L’oasis, en plein désert.

L’orée du bois sombre.

Une signature griffonée avec un poids sans commune mesure, pas d’explosions de joie (la prudence mes amis, la prudence) mais des regards entendus d’être, enfin, arrivés à destination voulue.

Tenir bon dans la tourmente.

Toujours.

Dans notre tempête, on aura appris à rester droit dans nos bottes, à mesurer notre chance tout en remerciant notre ténacité. Désormais, je peux accompagner toutes personnes désireuses d’un tel rêve, les encourager, parce que je sais que c’est possible, je crois en un cercle vertueux et à la loi de l’attractivité.

On ne peut choisir ce qui nous arrive, mais on peut choisir notre manière de le vivre.

Ne lâchez rien.

Croyez en vos projets, en vos idées.

Croyez en vous, vous pouvez y arriver.

Non-sens.

Le cancer n’a rien d’extraordinaire.

Vous connaissez tous quelqu’un. Vous. Un frère, une sœur. Un père, une grand-mère. Une cousine, un voisin, le petit-fils de Mme Machin. Autant se le dire d’emblée, la plupart d’entre nous y sera confrontée. C’est le mal du siècle. On peut y chercher un sens, une cause, des conséquences, de nos modes de vie, de la pollution, de nos excès, de notre perte d’équilibre, ça n’enlèvera pas moins qu’il faudra le vivre. Plus ou moins vite, plus ou moins intensément. Par procuration ou avec ses tripes.

Qui dit tripes, dit souffrance, viscérale, celle du corps. Ce corps qui envoie chier la tête dans ses envies, fait perdre le contrôle, emmerde le cérébral et les bons conseils des autres.

On peut chercher à donner un sens à la souffrance. Vouloir la sublimer, comme finalement, ce que j’ai cherché à faire avec cette espace d’écriture et de publication. Mais à la réflexion, je crois qu’il ne faut pas se tromper, j’ai écrit ici pour partager mon vécu de la maladie et la notion de résilience. Pour que cette expérience globale ait un sens. Mais pas la souffrance. Elle non. Elle, n’a pas de sens, elle est, et c’est tout. Elle est abstraite, impalpable, diffuse, impossible à objectiver, aussi polymorphe qu’il y a d’âmes sur terre, de secondes dans une heure et des échelles numériques ne représenteront jamais rien.

Les mots sont difficiles à choisir quand il s’agit l’aborder. On parle de combat, de lutte, d’échec ou de victoire, la religion y voit un sacerdoce, une pénitence, une dette du présent ou de nos vies antérieures, le moralisateur un « c’est bien fait pour ta gueule », la Sécurité Sociale un chiffre, le silencieux encaisse, le sportif refuse d’abandonner, l’artiste veut la peindre pour mieux l’apprivoiser, et l’enfant… que dire de ces si courageux petits ? Les petits bouts sont au dessus de nous, ils ne cherchent pas comme les grands à intellectualiser à outrance, à analyser, ils vivent ce qui est, de manière plus pure et détachée. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux.

Vouloir y donner un sens est une agitation vaine, une perte d’énergie considérable. C’est injuste pour tout le monde, ce n’est juste pour personne. Le fumeur n’a pas plus mérité son cancer qu’un autre.

Je me tue à tout tourner dans ma tête depuis des mois pour en arriver à la conclusion suivante : il n’y a en fait rien à comprendre. Les choses sont, et c’est tout.

Ce cancer a fait partie de ma vie, de manière banale, comme il a pris ses quartiers dans d’autres corps que le mien, comme j’ai eu une angine un jour ou une baisse de moral un autre. C’est un moment chiant, une tempête plus ou moins violente qui envoie valdinguer la bicoque, mais un jour, les vagues s’apaisent, on s’adapte, on accepte, et enfin on peut passer à autre chose.

Je vous dévoile là l’un de mes mantras : cela aussi passera.

A la Prévert

La joie d’avoir des sourcils. Ou la liste des petits bonheurs post-cure.

Apprécier l’odeur des croissants. Avaler une gorgée de porridge normalement. Sentir le vrai goût du café. Se lever sans réveil. Profiter d’un rayon de soleil. Laisser son visage chauffer. Dire oui. Accueillir la journée et ces opportunités. Ne pas savoir ce qu’on fera dans la matinée. Ne plus attendre et philosopher. Savoir sur qui l’on peut compter. Rencontrer de nouvelles personnes. Aller au cinéma, transférer un combat. Parler d’autres choses. Devenir fiable. Pouvoir aider les autres. Plonger de nouveau dans l’eau chlorée. Fouler la piste d’athlé. Maintenir son allure VMA sur un fractionné. Courir sans regarder le peloton s’éloigner. Accélérer son souffle sans sombrer dans la crise d’asthme. Se connecter avec son corps, le respecter. Couper court. Regarder sa peau se reconstruire. Chérir son enveloppe. L’écrire. Rire franchement de certains sarcasmes. S’installer côté fumeur en terrasse. Boire une gorgée de bière sans la regretter. Manger n’importe quoi, du gras, une pâtisserie, du sucré, des épices, du chocolat et dans son estomac, bien au chaud, le garder. Danser en rythme, ou pas. Ne pas avoir froid. S’épiler (si, je vous jure !). Ne plus acheter de capotes au supermarché. S’aimer à l’improviste.

Faire des projets, réalisables cette fois.

Relever la tête.

Guérir.